CHAPITRE TX
De la méditation de la vie à venir,
1. Outreplus, de quelque genre de trihulation que nous soyons affligez, il nous faut tousjours regarder ceste fin, de nous accoustumer au eontemnement de la vie présente, afin d'estre par cela incitez à méditer la vie future. Car pource que le Seigneur cognoit tresbien comme nous sommes enclins en une amour aveugle, et mesme brutale de ce monde : il use d'un moyen fort propre pour nous en retirer, et resveiller nostre paresse, afin que nostre cœur ne s'attache point trop en une telle folle amour. II n'y a personne de nous qui ne veuille estre veu aspirer tout le cours de sa vie à l'immortalité céleste, et s'etTorcer d'y parvenir. Car nous avons honte de n'estre en rien plus excellens que les bestes brutes, desquelles la condition ne seroit de rien moindre à la nostre, s'il ne nous restoit quelque espoir d'éternité après la mort. Mais si on examine les conseils, délibérations, entreprinses et œuvres d'un chacun, on n'y verra rien que terre. Or ceste stupidité vient de ce que nostre entendement est comme esblouy de la vaine clairté qu'ont les richesses, honneurs et puissances, en apparence extérieure, et ainsi ne peut regarder plus loin. Pareillement nostre cœur estant occupé d'avarice, d'ambition, et d'autres mauvaises concupiscences, est icy attaché tellement qu'il ne peut regarder en haut. Finalement toute l'ame estant enveloppée, et comme empestrée en délices charnelles, cherche sa félicité en terre. Le Seigneur donc pour obvier à ce mal enseigne ses serviteurs de la vanité de la vie présente, les exerçant assiduellement en diverses misères. Afin donc qu'ils ne se promettent en la vie présente paix et repos, il permet qu'elle soit souvent inquiétée et molestée par guerres, tumultes, brigandages, ou autres injures. Afin qu'ils n'aspirent point d'une trop grande cupidité aux richesses caduques, ou acquiescent en celles qu'ils possèdent, il les rédige en indigence, maintenant par stérilité de terre, maintenant par feu, maintenant par autre façon : ou bien il les contient en médiocrité. Afin qu'ils ne prennent point trop de plaisir en mariage, ou il leur donne des femmes rudes et de mauvaise teste, qui les tormentent : ou il leur donne de mauvais enfans, pour les humilier : ou il les afflige en leur ostant femmes et enfans. S'il les traite doucement en toutes ces choses : toutesfois afin qu'ils ne s'enorgueillissent point en vaine gloire, ou s'eslevent en confiance des-
ordonnée, il les advertist par maladies et dangiers, et quasi leur met devant les yeux combien sont fragiles et de nulle durée tous les biens qui sont sujets k mortalité. Pourtant nous profitons lors très-bien en la discipline de la croix, quand nous apprenons que la vie présente, si elle est estimée ensoy, est pleine d'inquiétude, de troubles, et du tout misérable, et n'est bienheureuse en nul endroit : que tout les biens d'icellc qu'on a en estime sont transitoires et incertains, frivoles et meslez avec misères infinies : et ainsi de cela nous concluons qu'il ne faut icy rien chercher ou espérer que bataille : quand il est fiuestion de nostre couronne, qu'il faut eslever les yeux au ciel : Car c'est chose certaine, que jamais nostre cœur ne se dresse à bon escient à désirer et méditer la vie future, sans estre premièrement touché d'un contemnement de la vie terrienne.
2. Il n'y a nul moyen entre ces deux extremitez : c'est (|u"il faut que la terre nous soit en mespris, ou qu'elle nous tienne attachez en une amour intemperée de soy. Parquoy si nous avons quelque soin d'immortalité, il nous faut diligemment efl'orcer cà cela, que nous nous depestrions de ces mauvais liens. Or pource que la vie présente a tousjours force délices pour nous attraire, et a grande apparence d'aménité, de grâce et de douceur pour nous amieller, il nous est bien mestier d'estre retirez d'heure en heure, à ce que nous ne soyons point abusez, et comme ensorceliez de telles flatteries. Car qu'est-ce qu'il adviendroit, je vous prie, si nous jouissions icy d'une félicité perpétuelle, veu qu'estans pitiuez assiduellement de tant d'esperons, ne nous pouvons assez resveiller pour reputer nostre misère ? Non seulement les gens savans cognoissent que la vie humaine est semblable à ombre ou fumée : mais c'est aussi un proverbe commun entre le populaire. Et pource qu'on voyoit que c'estoit une chose fort utile à cognoistre, on l'a célébrée par plusieurs belles sentences : et neantmoins il n'y a chose au monde que nous considérions plus négligemment, ou dont il nous souvienne moins. Car nous faisons toutes noz entreprinses comme constituans nostre immortalité en terre. Si on ensevelist un mort, ou si nous sommes en un cymetiere entre les sepulchres : pource que lors nous avons une image de mort devant les yeux, je confesse que lors nous philosophons très-bien