CHAPITRE XI
nostre salut, il nous laut résister fort et ferme à telle illusion. OsianJor en toute coste dispute estentl ces lieux mots do Justice et Justilier à deux choses. Car selon luy nous sommes justifiez, non pas seulement poui" estre reconciliez à Dieu (juaiid il nous panlonne ^-^ratuitement nos fautes, mais pour estre justes realement et de fait: tellement ipie la justice n'est pas d'accept^itiony:ratuite, mais de saincteté et vertu, inspirée par l'essence de Dieu laquelle réside en mius. Davantiiye, il nie plat et court, que Jésus Christ, entimt (pi'il est nostre sacrificateur, et en elVaçant nos péchez a appaisé l'ire de Dieu, soit nostre justice : mais il veut que ce tillre luy compete entiint qu'il est Dieu éternel et vie. Pour prouver le premier article, assavoir que Dieu nous justifie non seulement en nous pardonnant nos péchez, niais aussi en nous re^^enerant : il «Jemaniie s'il laisse ceux qu'il justifie tels qu'ils estoyent de nature, sans y rien clian;.;er ou non. A quoy la response est facile : c'est que comme t>n ne peut point deschirer Jésus Christ par pièces, aussi ces deux choses sont inseparahles, puis que nous les recevons ensemble et conjoinctenient en luy, assavoir justice et sanctification. Tous ceux dtinc que Dieu reçoit à mercy, il les revest aussi de FKsitrit d'adoption, par la vertu du(|uel il les reforme à son image. Mais si la clarté du soleil ne se peut séparer de la chaleur: dirons nous pourtant (|ue la terre soit eschauiïée par la clarté, ou esclairée par la chaleur ? On ne sauroit trouver rien plus propre que ceste similitude, pour vuider ce diUerent. Le soleil végète la terre, et luy donne fécondité par sa chaleur, il luy donne lumière par ses rayons. Voila une liaison mutuelle et inséparable : et toutesfois la raison ne permet point que ce qui est propre à l'un soit transféré à l'autre. Il y a une telle absurdité en ce (|u'Osiander confond deux grâces diverses. Car pource que Dieu à la vérité renouvelle tous ceux qu'il accepte gratuitement pour justes, et les renge à bien et sainctement vivre, ce brouillon mesle le don lie renouvellement avec l'acceptation gratuite, et veut que tous les deux ne soyeut qu'un. Or l'Escriture en les conjoij,^nant les sépare toutesfois distinctement, afln ipie la variété des grâces de Dieu nous apparoisse tant mieux. Car ce dire de sainct Paul n'est pas superllu, que Christ nous a esté donné pour justice et sanctification (1 Cor. 1,30). Et toutes fois et (luantes qu'en nous voulant exliorter à saincteté et pureté de vie, il nous propose pour argument le salut (|ui nous a été ac- (|uis, l'amour de Dieu et la ijonté de Christ : il monstre assez clairement que c'est autre chose d'estre justifiez, que d'estre faits nouvelles créatures. Quand ce vient en l'Escriture, il corrompt autant de passages qu'il en allègue. Il glose ce passage de sainct Paul, où il est dit que la foy est réputée à justice à ceux qui n'ont point
d'œuvres, mais croyent en celuy qui justifie le pécheur (Hom. 4, o) : (|ue Dieu change les conns et la vie, pour rendre les liileles justes. Href, il pervertit dune mesuie témérité tout ce quatrième chapitre aux Uomains. Mesme il desguise ce passage que j'ay allégué cy dessus. Qui accusera les eleus de Dieu, puis cjuil les justifie (Rom. 8, 38) ? comme s'il estoit dit qu'ils fussent realement justes. Et toutesfois il est tout évident que l'Apostre parle sinqilement de l'absolution par huiuelle le jugement ilc Dieu est ilestouriié de nous. Par(iuoy tant on sa raison principale, (pi'en tout ce (ju'il amoine île l'Escriture, il descouvre sa folie. Et autant luy advient il, de dire que la foy a esté réputée à Abraham pour justice, pource (juayant embrassé Christ (qui est la justice de Dieu, et Dieu mesme) il avoit cheminé et vescu justement. Or la justice de laquelle il est là parlé, ne s'estend pas à tout le cours de la vie d'Abraham : mais plustost le sainct Esprit veut testifier combien qu'Abraham eust esté excellent en vertus, et qu'en y persévérant il eust augmenté sa louange toutesfois qu'il n'a pas autrement pieu à Dieu, sinon en ce ([u'il a receu la miséricorde i|ui luy estoit offerte i)ar la promesse. Dont il s'ensuit ([ue Dieu en justifiant rhoiiime n'a esgard a aucun mérite : comme sainct Paul le déduit et conclud tresbien de ce passage.
7. Ce (lu'il allègue que la foy n'a point la force de justifier de soy-mesme, mais d'autant qu'elle reçoit Jésus Christ, est bien vray, et luy accorde volontiers. Car si la foy justifioit par soy de sa vertu propre : selon qu'elle est lousjours débile et imparfaite, elle n'auroit tel elfecl qu'on partie : et ainsi la justice ne seroit qu'à demy, pour nous donner quelque loppin de salut. Or nous n'imaginons rien de ce qu'il allègue contre nous : mais disons qu'a parler proprement, c'est Dieu seul qm justifie : puis nous transferons cela à Jésus (Christ, lequel nous a esté donné pour justice. Tiercement nous accomparons la foy à un vaisseau. Car si nous ne venons à Jésus Christ vuides et ad'amez, ayans la bouche de l'ame ouverte, nous ne sommes point cai)ables de luy. Dont il ai)pert que nous ne luy osions point la vertu de justifier, veu (|uc nous disons qu'on le reçoit par foy, devant que recevoir sa justice. Quant à d'autres folies extravaguantes d'Osiander, tout homme de sain jugement les rejettera : comme quand il dit que la foy est Jésus Christ, autant ({ue s'il disoit qu'un pot de terre est le thresor qui est caché dedans. Car il y a pareille raison que la foy, combien que de soy elle n'ait nulle dignité ne valeur, nous justifie en nous offrant Jésus Christ : et qu'un iiot plein d'or enrichisse celuy qui l'aura trouvé. Je dy donc que c'est trop lourdement fait à luy, de mesler la foy qui n'est qu'instrument, avec Jésus Christ qui est la ma-
tiere de nostre justice, et est tant autheur que ministre d'un tel bien. Nous avons aussi desja deslié ce neud, assavoir comment le mot de Foy se doit entendre quand il est parlé de nous justifier.
8. Il se transporte encore plus en la façon de recevoir Jésus Christ : car il dit que la parolle intérieure est receue par le moyen de la parolle extérieure : en quoy il destourne tant qu'il est possible les lecteurs de la personne du Médiateur, le(iuel intercède pour nous avec son sacrifice : faisant semblant de les ravir à la divinité d'iceluy. Nous ne divisons pas Christ : mais disons combien qu'en nous reconciliant à son Père en sa chair, il nous ait donné justice, que luy mesme est la Parolle éternelle de Dieu : et qu'il ne pouvoit autrement accomplir l'office de médiateur, et acquérir justice, s'il n'eust esté Dieu étemel. Mais la fausse glose d'Osiander est, que Jésus Christ estant Dieu et homme, nous a esté fait justice au regard de sa nature divine, et non pas humaine. Or si cela compete proprement à la divinité, il ne sera point spécial à Christ : mais commun avec le Père et le sainct Esprit, veu que la justice de l'un est celle des deux autres. Davantage il ne conviendroit pas que ce qui a esté naturellement et d'éternité, fust dit estre fait. Mais encore que nous luy caillons une chose tant lourde, assavoir que Dieu nous ait esté fait justice, comment accordera-il ce que sainct Paul entrelasse, qu'il a esté fait de Dieu justice? Certes chacun voit que sainct Paul attribue à la personne du Médiateur ce qui luy est propre : en laquelle combien que l'essence de Dieu soit contenue, toutesfois on ne laissera pas de donner à Jésus Christ les filtres particuliers de son office, pour le discerner d'avec le Père et le sainct Esprit. En faisant ses trionqilies du passage de Jeremie, où il est dit que le Dieu éternel sera nostre justice (Jer. 23, 6 et 33, 16), il ne fait que badiner. Car il n'en sauroit tirer autre chose, sinon que Jésus Christ, lequel est nostre justice, est Dieu manifesté en chair. Nous avons allégué du sermon de sainct Paul cy dessus, que Dieu s'est acquis l'Eglise par son sang (Act. 20, 28) : si quelcun vouloit arguer de là, que le sang (pii a esté espandu pour elïacer noz péchez fust divin et de l'essence de Dieu, qui est-ce qui soutïriroit un erreur si énorme ? Or Osiander amenant une cavillation si puérile, pense avoir tout gagné. Il levé les crestes, et remplit beaucoup de fueillets de vanteries, combien que la solution soit simple et aisée : assavoir que le Dieu éternel, quand il sera fait germe de David, comme le Prophète l'exprime notamment, sera aussi justice des fidèles; voire en mesme sens qu'Isaie dit en la personne du Père, Mon serviteur, (jui est le juste, en justifiera plusieurs par sa cognoissance (Is. 53, 11). Notons que
c'est le Père qui parle, qui attribue à son Fils l'office de justifier, (jui adjouste la raison, Pource qu'il est juste -.qui establit le moyen de ce faire en la doctrine |iar laquelle Jésus Christ est cognu. De là je conclu, que Jésus Christ nous a esté fait justice, prenant la figure de serviteur : secondement, qu'il nous justifie entant qu'il a obey à Dieu son Père. Par ainsi qu'il ne nous conuuuni(pie pas un tel bien selon sa nature divine, mais selon la dispensafion qui luy est commise. Car combien que Dieu seul soit la fontaine de justice, et que nous ne soyons justes qu'en participant à luy : toutesfois pource que le mal-heureux divorce qui est venu par la cheute d'Adam, nous a aliénez et bannis de tous biens célestes, il nous est nécessaire de descendre à ce remède inférieur, d'avoir justice en la mort et résurrection de Jésus Christ. 9. Si Osiander réplique : que de nous justifier c'est une œuvre si digne, qu'il n'y a nulle faculté des hommes qui y puisse suffire, je luy confesse. S'il argue de là, qu'il n'y a que la nature divine qui ait tel elTect, je dy qu'il se trompe trop lourdement. Car combien que Jésus Christ n'eust peu purger noz âmes par son sang, ny appaiser le Père envers nous par son sacrifice, ny nous absoudre de la condemnation en laquelle nous estions enveloppez, ny en sonmie faire office de Sacrificateur, s'il n'eust esté vray Dieu (pource que toutes les facultez de la chair n'estoyent point pareilles à un si pesant fardeau) si est-ce toutesfois qu'il a accompli ces choses selon sa nature humaine. (]ar si on demande comment nous sommes justifiez, sainct Paul respond, Par l'obéissance de Christ (Rom. o, 19). Or il n'a peu obéir, sinon en qualité de serviteur. Dont je conclu, que la justice nous a esté donnée en sa chair. Pareillement en ces mots, que Dieu a constitué pour sacrifice de péché celuy qui ne savoitque c'estoit de péché, afin que nous fussions justes en luy : il monstre que la fontaine de jusfice est en la chair de Christ. Dont je m'esbahy tant plus comment Osiander n'a honte, d'avoir souvent en la i)ouche ce passage qui luy est si contraire. Il magnifie la justice de Dieu tant et plus : mais c'est pour triomplier, comme s'il avoit gagné ce poinct que la justice de Dieu nous est essentieUe. Or sainct Paul dit bien <iue nous sommes faits jusUcc de Dieu : mais c'est en sens bien divers, assavoir qu'il approuve la satisfaction de son Fils. Au reste, les petis escoliers et novices doivent savoir que la justice de Dieu est prinsc pour celle (jui est receue et acceptée en son jugement : comme sainct Jean oppose la gloire de Dieu à celle des hommes (Jean 12,43) signifiant ({ue ceux desquels il parle ont nagé entre deux eaux : pource qu'ils aimoyent mieux garder leur bonne réputation au monde, que d'estre prisez devant Dieu. Je say bien que la