‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 353 sur 703 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Quel est le commencement de la justification, et quels en sont les

advancemens continuels.

1. Pour esclaircir encore plus la matière, examinons quelle peut estre la justice de Thomme pour tout le cours de sa vie. Or il nous faut icy mettre quatre degrez. Car ou l'homme estant destitué de la coj»noissance de Dieu, est enveloppé en idolâtrie ; ou ayant receu la Parolle et les Sacremens, et cependant vivant dissoluement, renonce en ses œuvres le Seigneur, le- (juel il confesse de bouche, et par ainsi n'est Chreslien que de filtre et profession : ou il est hypocrite, cachant sa perversité sous couverture de preudhommie : ou estant régénéré par l'Esprit de Dieu, s'adonne de cœur à suyvre saincteté et innocence. Quant au premier genre, d'autant qu'il faut estimer telle manière de gens en leur naturel, depuis le couppet de la teste jusques à la plante des pieds, on n'y trouvera un seul grain de bien : si ce n'est que nous vueillons arguer l'Escrilure de fausseté, quand elle donne ces filtres à tous en fans d'Adam, assavoir, qu'ils sont d'un cœur pervers et endurcy : que tout ce qu'ils peuvent forger de leur première jeunesse n'est que malice : que toutes leurs cogitations sont vaines: qu'ils n'ont point la crainte de Dieu devant leurs yeux : que nul d'eux n'a intelligence : que nul ne cherche Dieu : en somme, qu'ils sont chair : sous lequel vocable sont entendues toutes les œuvres que sainct Paul recite, paillardise, ordure, impudicité, dissolution, idolâtrie, empoisonnemens, inimitiez, contentions, émulations, ires, noises, dissensions, sectes, envies, homicides, et tout ce qui se peut penser de vilainie et abomination (Jer. 17, 9 ; (ien. 8, 21 : Ps. 94, 11 ; 14, 2 : Gen. 6, .3 : Gai. 5, 19). Voila la belle dignité, en fiance de laquelle ils se doyvent enorgueillir. S'il y en a aucuns entre eux qui ayent ipielque apparence d'honnesteté en leurs mœurs, dont ils puissent acquérir opinion de saincteté entre les hommes : puis (lue nous savons que Dieu ne se soucie de la pompe extérieure, si nous voulons que telle honnesteté vaille quelque chose pour les justifier, il faut venir à la fontaine et source des (Puvres : il faut, «ly-je, regarder de près de quelle alTection procèdent telles œuvres. Or combien f|ue la matière me face grande ouverture à parler, toutesfois pource que la chose se peut depescher en peu de paroles, je suyvray la brièveté tant qu'il me sera possible.

% Pour le commencement je ne nie pas que toutes les vertus qui apparoissent en la vie des infidèles et idolâtres, ne soyent dons de Dieu. Et ne suis si esloigné de jugement humain, que je vueille dire qu'il n'y ait nulle dilTerence entre la justice, modération et e(|uité de Tite et de Trajan, qui ont esté bons Empereurs Romains, et entre la rage, intempérance et cruauté de Galigula, Néron ou Domitian, qui ont régné comme bestes furieuses: entre les vilaines paillardises de Tibcrius et la continence de Vespasien: et (afin de ne nous arrester en chacun vice ou vertu particulière) qu'il n'y ait à dire entre l'observation des loix et le contemnement. Car il y a telle diversité entre le bien et le mal. qu'elle apparoist niesme en ceste image morte. Car quel ordre resteroitau monde, si ces choses estoyent confondues ensemble? Pourtant le Seigneur non seulement a imprimé au cœur d'un chacun ceste distinction entre les œuvres honnestes et vilaines, mais aussi l'a confermée souvent par sa providence. Car nous voyons comment il donne plusieurs bénédictions de la vie présente à ceux qui s'cstudient à vertu entre les hommes. Non pas que ceste ombre et image de vertu mérite le moindre de ses bénéfices: mais il luy plaist de monstrer ainsi combien il aime la \Taye vertu, en ce qu'il ne laisse point sans quelque rémunération temporelle, celle qui n'est qu'extérieure et simulée. Dont il s'ensuit, ce que nous avons n'a gueres confessé, ces vertus telles quelles, ou plustost ces simulachres de vertus, estre dons procedans de luy: veu qu'il n'y a rien de louable qui n'en procède.

3. Neantmoins ce qu'escrit sainct Augustin ne laisse pas d'estre vray: c'est que tous ceux qui sont eslranges de la religion d'un seul Dieu, combien ((u'on les ait en admiration pour l'estime qu'on a de leur preudhommie, non seulement ne sont dignes de nulle rémunération, mais plustost sont dignes de punition, en ce qu'ils contaminent les dons de Dieu par la pollution de leurcœur.^® Car combien qu'ils soyent inslrumens de Dieu pour conserver et entretenir la compagnie des hommes en justice, continence, amitié, prudence, tempérance et force, toutesfois ils exécutent ces bonnes œuvres de Dieu tresinal. Car ils sont retenus de mal faire, non point de pure affection d'honnesteté ou de

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