LIVRE III
l'homme voit que tout ce qu'il a de bien il ne l'a pas de soy, mais de son Dieu : il voit que tout ce qui est loué en luy n'est point de ses mérites, mais de la miséricorde de Dieu. Nous voyons comment en ayant osté à l'homme la vertu de bien faire, il abbat aussi la dignité des mérites. "- Item Chrysostome, Toutes nos œuvres qui suyvent la vocation gratuite de Dieu sont comme dettes que nous luy rendons : mais ces bénéfices sont de grâce, beneficence et pure largesse. "* Toutesfois laissant le nom derrière, considérons plustost la chose. Sainct liernard dit bien, comme j'ay desja allégué en quelque passage, que comme il suffit pour avoii- mérites, de ne présumer point de ses mérites : aussi qu'il suffit pour estre condamné, de n'avoir nuls mérites. Mais en adjoustant f|uant et quant l'interprétation il adoucit la dureté de ce mot, en (lisant, Mets donc peine d'avoir des mérites : (juand tu les auras, cognois qu'ils te sont donnez : esperes-en le fruict de la miséricorde de Dieu, et en ce faisant tu auras évité tout le danger de povreté. ingratitude et présomption. L'Eglise est bien-heureuse, laquelle a des mérites sans presonq)tion. et a presonq)tion sans mérites. Et un peu auparavant il avoit monstre en quel sens il usoit de ce mot, disant, Pourquoy l'Eglise se soucieroit-elle de mérites, puis qu'elle a un plus certain moyen de se glorifier au bon plaisir de Dieu? ®* Dieu ne se i)eut renoncer, il fera ce qu'il a promis. Ainsi il ne faut demander par quels mérites nous espérons salut, veu que Dieu nous dit, Ce ne sera pas ;i cause de vous, mais pour l'amour de moy (Ezech. 06, 2:2. M.) Il suffit donc pour mériter salut, de savoir (]ue les mérites ne suffisent point.
•S. Que c'est que méritent nos œuvres l'Escriture le demonstre, disant qu'elles ne peuvent soustenir le regard de Dieu, entant (pi'elles sont pleines d'ordure et immondicité. Davantage, que c'est que meriteroit l'obéissance parfaite de la Loy, si elle se pouvoit quehiue part trouver, elle le déclare en nous commandant de nous reputer serviteurs inutiles, (juand nous aurions fait toutes choses qui nous sont ordonnées (Luc 17, 10): veu qu'ainsi mesmes nous n'aurions rien fait à Dieu de gratuit, mais nous serions seulement acquitez des services à luy deuz, ausquels il ne doit nulle grâce. Toutesfois le Seigneur appelle les œuvres qu'il nous a données, Nostres : et non seulement tesmoigne qu'elles luy sont aggreables, mais qu'ebes seront rémunérées de luy. Maintenant nostre office est de prendre courage: et estre incitez de telles promesses, à ce que nous ne nous lassions point en bien faisant : et aussi de n'estre pas ingrats à une telle bénignité. Il n'y a nulle doute que tout ce qui mérite louange en nos œuvres ne soit grâce de Dieu, et qu'il n'y a pas une seule
goutte de bien que nous devions proprement nous attribuer. Si nous recognoissons cela à la vérité, non seulement toute fiance de mérite s'esvanouira, mais aussi toute fantasie. Je dy donc que nous ne partissons point la louange des bonnes oeuvres entre Dieu et l'homme, connue font les Sophistes, mais la gardons entière à Dieu. Seulement nous reservons cela à l'homme, qu'il pollue et souille par son immondicité les œuvres, qui autrement estoyent bonnes comme venantes de Dieu. Car du plus parfait homme (|ui soit au monde il ne sort rien qui ne soit entaché de quelque macule. Que Dieu donc appelle en jugement les meilleures œuvres qu'ayent les hommes, et en icelle il trouvera sa justice et la confusion des hommes. Les bonnes (puvres donc jdaisent à Dieu, et ne sont pas inutiles à ceux qui les font, mais plustost en recoyvent pour loyer tresamples bénéfices de Dieu : non pas (Qu'elles le méritent, mais pource que la bénignité du Seigneur de soy-mesme leur ordonne un tel prix. Or quelle ingratitude est-ce, si n'estans point contens d'une telle largesse de Dieu, la(iuelle rémunère les œuvres de loyer non deu sans aucun mérite d'icelles, nous passons outre par une maudite ambition, pretendans f|ue ce (lui est de la pure beneficence de Dieu soit rendu au mérite des œuvres? J'appelle icy en tesmoignage le sens commun d'un chacun. Si celuy auquel l'usufruict d'un champ est donné, se veut usurper le tiltre de propriété, ne merite-il pas par telle ingratitude de perdre mesme la possession qu'il avoit? Pareillement si un serf délivré de son maistre ne veut point cognoistre sa condition, mais s'attribue ingénuité, ne merite-il i)as d'estre rédigé en servitude? Car voicy la droite façon légitime d'user des bénéfices qu'on nous a laits, de ne point entreprendre plus que ce qui nous est donné, et ne frauder point nostre jiien-faiteur de sa louange: mais plustost nous porter tellement, que ce qu'il nous a transféré semble aucunement résider en luy. Si nous devons avoir ceste modestie envers les hommes, qu'un chacun regarde combien plus on en doit à Dieu.
4. Je say bien que les Sophistes abusent de quelques passages pour prouver (|u'on trouve ce mot de Mérite en l'Escriture. Ils allèguent une sentence de l'Ecclésiastique, La miséricorde donnera lieu à un chacun selon le mérite de ses (jpuvres. '^° Item de l'Epistre aux Hebrieux, Ne mettez point en oubly beneficence et communication : car tels sacrifices méritent la grâce de Dieu (Hebr. 13. 2. 10). (^.ombien que je puisse répudier l'Ecclésiastique, entant que ce livre n'est point canonique, toutesfois je m'en déporte. Mais je leur nie qu'ils citent fidèlement ses parolles : car il y a ainsi de mot à mot au Grec, Dieu donnera lieu k toute miséricorde: un chacun trouvera selon ses œmTes. Que ce soit là