CHAPITRE XV
le sens naturel, et que le passajic ait esté corrompu en la ti'anslation Latine, il se peut voir aisément tant par ce qui seusuit, que par la sentence mesme, (juand elle sera prise seule. Touchant de l'Episire aux Hebrieux, ils ne (ont que caviller, veu que le mot Grec dont use lApostre ne signifie autre chose, sinon tels sacrilices estre plaisans à Dieu. Gela seul sullira bien pour abattre et réprimer tuute insolence d'or;;ueil en nous, si nous ne passons jioint la mesure de l'Escriture pour attribuer (piehpie dignité aux œuvres. Or la doctrine de l'Escriture est, (lue nos œuvres sont entachées de plusieurs macules, desquelles Dieu seroit à bon droit offensé pour se courroucer contre nous; tant s'en faut (pi'elles nous |)uissent acquérir sa grâce et laveur, ou le ju'ovoquer a nous bien faire : neantmoins pource que par sa grande clémence il ne les examine pas à la rigueur, (|u'il les accepte comme trespures : et a ceste cause qu'il les rémunère d'infinis bénéfices tant de la vie présente comme future, combien (ju'elles n'ayent point mérité cela. Car je ne i)uis recevoir la distinction que baillent aucuns personnages: c'est que les bonnes œuvres sont méritoires des grâces que Dieu nous confère en ceste vie, mais que le salut éternel est loyer de la seule foy : veu que le Seigneur nous promet le loyer de nos labem-s, et la couronne de nostre bataille estre au ciel. D'autrepart, d'attribuer au mérite des œuvres ([ue nous recevons journellement nouvelles grâces de Dieu, tellement que cela soit osté k la grâce, c'est contre la doctrine de l'Escriture. Car combien que CAiv\<t dise qu'il sera donné de nouveau à celuy qui a, et que le bon serviteur qui s'est porté fidèlement en petites choses, sera constitué sur plus grandes (Malth. :2o, :21. 29): neantmoins il demonstre pareillement que les accroissemens des fidèles sont dons de sa bénignité gratuite. Tous ayans soif, dit-il, venez à l'eau : et vous qui n'avez point d'argent, venez et prenez sans argent et sans recompense du vin et du laict (Is. 3o, 1 ). Parquoy tout ce qui est donné aux fidèles pour l'avancement de leur salut est pure benelicence de Dieu, comme la béatitude éternelle. Toutesfois tant en ses grâces qu'il nous fait maintenant, comme en la gloire future (ju'il nous donnera, il dit qu'il a quelque considération de nos o'uvres : d'autant que pour nous testifier sa dilection infinie, il luy plaist non seulement de nous honnorer ainsi, mais aussi les bénéfices que nous avons receuz de sa main.
o. Si ces choses eussent esté traitées et exposées le temps passé en tel ordre qu'il appartenoit, jamais tant de troubles et dissensions ne se fussent esmeus. Sainct Paul dit qu'il nous faut pour bien édifier l'Eglise, retenir le fondement qu'il avoit mis entre les Corinthiens, et
qu'il n'y en a point d'autre : c'est Jésus Christ (1 Cor. ;J, fil. Quel fondement avons-nous en Christ? Est-ce qu'il a esté le commencement de nostre salut, afin que l'accomplissement s'ensuyvist de nous ? et qu'il nous a seulement ouvert le chemin, afin (jue nous le suyvissions après de nostre industrie ? Ce n'est pas cela : mais (comme il avoit dit auparavant) quand nous le recognoissons nous estre donné a justice. Nul donc n'est bien fondé en Christ, sinon (ju'il ait entièrement sa justice en luy : veu (juc l'Apostre ne dit point (pi'il a esté envoyé pour nous aider à obtenir justice: mais afin de nous estre justice (1 Cor. 1, 30): assavoir, entant que de toute éternité devant la création du monde nous avons esté esleus en luy : non point selon aucun mérite, mais selon le bon plaisir de Dieu (Ephes. 1, 4) : entant que par sa mort nous avons esté rachetez de condamnation de mort, et délivrez de perdition (Col. 1, 14. 20) : que nous avons esté adoptez en luy du Père céleste pour estre ses enfans et héritiers: que nous avons esté reconciliez à Dieu par son sang : qu'estans en sa sauve-garde, nous sommes hors des dangers de jamais périr (Jean 10, 28) : qu'estans incorporez en luy, nous sommes desja aucunement participans de la vie éternelle : estans entrez par espérance au royaume de Dieu. Encores n'est-ce pas la fin : mais aussi entant qu'estans receuz en sa participation, ja soit que nous soyons encores fols en nous-mesmes, toutesfois il nous est sagesse devant Dieu: combien que nous soyons pécheurs, il nous est justice: combien que nous soyons immondes, il nous est pureté, combien que nous soyons débiles et destituez de forces et d'armures pour résister au diable, que la puissance qui luy a esté donnée au ciel et en terre pour briser le diable et rompre les portes d'enfer, est nostre (Matth. 28, 18; Rom. 16, 20): combien que nous Iiortions encores un corps mortel, que luy nous est vie (2 Cor. 4, 10): bref, que tous ses biens sont nostres, et en luy nous avons tout, en nous rien. Il faut donc que nous soyons édifiez sur ce fondement, si nous voulons estre temples consacrez a Dieu (Eph. 2, 21).
6. Mais le monde a bien esté autrement enseigné passé long temps. On a trouvé je ne say quelles œmvres morales, pour rendre les hommes agréables k Dieu devant (lu'ils soyent incorporez en Christ : comme si l'Escriture mentoit, quand elle dit que tous ceux qui ne possèdent point le Fils, sont en la mort (1 Jean o, 12). S'ils sont en la mort, comment pourroyent-ils engendrer matière de vie ? Pareillement, comme si cela estoit dit pour néant que tout ce qui e.st fait hors foy, est péché (Rom. 14, 23) : et comme s'il pouvoit sortir bon fruit d'un mauvais arbre. Et qu'est-ce qu'ont laissé ces meschans Sophistes à Christ, en quoy il desploye sa vertu ? Ils disent qu'il nous a mérité la première grâce.