LIVRE III
mémoire denostre injustice estant effacée, nous sommes reputez justes. Si sainct Jaques eust là regardé, il eust cité mal à propos le tesmoignage de Moyse, qu'Ai traiiam a creu a Dieu, etc. Car il adjouste consequemment, qu'Abraham a olitenu justice par ses (euvres, entant qu'il n'a point douté d'immoler son fils au commandement de Dieu : et ainsi que l'Escriture a esté accomplie, laquelle dit qu'il a creu à Dieu, et luy a esté imputé à justice. Si c'est ciiose absurde que l'etTect précède sa cause : ou Moyse tesmoiyne faussement en ce lieu-là que la foy a esté imputée pour justice à Abraham, ou il n'a point mérité sa justice par l'oiteissance qu'il a rendue à Dieu en voulant sacrilier Isaac. Abraham a esté justifié par sa foy devant qu'Ismael fust conceu, lequel estoit ja grand devant la nativité d'Isaac. Comment dirons-nous donc qu'il s'est acquis justice par l'obéissance qui a esté long temps après ? Pourtant, ou sainct .laques a renversé tout l'ordre (ce qui n'est licite de penser) ou en disant (lu'il a esté justifié, il n'a pas entendu qu'il eust mérité d'estre tenu pour juste. Quoy donc ? Certainement il appert qu'il parle de la déclaration de justice devant les hommes, et non pas de l'imputation de justice quant à Dieu : comme s'il disoit, Ceux qui sont justes de foy, approuvent leur justice par obéissance et bonnes œuvres, et non point par une masque nue et imaginaire de foy. En somme, il ne dispute point par quel moyen nous sommes justifiez, mais il requiert des fidèles une justice qui se declaire par œuvres. Et comme sainct Paul afferme que l'homme est justifié sans aide de ses œuvres : aussi sainct Jaques ne concède pas que celuy qui se dit juste, soit despourveu de I)onnes œuvres. Ceste considération nous délivrera de tout scrupule. Car noz adversaires s'abusent principalement en cela, (ju'ils pensent que sainct Jaques détermine quelle est la manière d'estre justifié : comme ainsi soit qu'il ne tache à autre fin, (|ue d'abbattre la vaine confiance de ceux qui pour excuser leur nonchalance de bien faire, prétendent faussement le filtre de foy. Parquoy comment qu'ils tournent et revirent les parolles de sainct Ja(pies, ils n'en pourront tirer que ces deux sentences : c'est, qu'une vainc imagination de foy ne nous justifie pas : item, que le fidèle n'estant point content d'une telle imagination, declaire sa justice par bonnes ( euvres.
i;]. Ce qu'ils allèguent de sainct Paul en un mesme sens, ne les aide en rien : assavoir que les facteurs de la Loy seront justifiez, non pas les auditeurs (Piom. 2, 13). Je ne veux point évader par la solution de sainct Ambroise, lequel expose cela estre dit, pource que l'accomplissement de la Loy est la foy en Christ. Car il me semble que c'est un subterfuge, duquel il n'est ja mestier quand la pleine voye est ou-
verte. En ce passage-là sainct Paul rabbat l'orgueil des Juifs, qui se glorifioyent en la seule cognoissance de la Loy, combien qu'ils en fussent grans contempteurs. Afin donc qu'ils ne se pleussent pas tant en une cognoissance nue, il les admoneste que si nous cherchons nostre justice en la Loy, il faut venir à l'observation, et non pas à l'intelligence d'icelle. Certes nous ne révoquons pas cela en doute, que la justice de la Loy ne consiste en bonnes «euvres. Nous ne nions pas non plus qu'en observation entière de saincteté et innocence il n'y ait pleine justice : mais il n'est pas encore prouvé que nous soyons justifiez par œuvres, sinon qu'on en produise quelcun (\m ait accomply la Loy. Or que sainct Paul n'ait voulu autre chose dire, sa procédure en rend tesmoignage. Apres avoir condanuié d'injustice tant Juifs que Gentils indifféremment, il descend après à particularizer, et dit que ceux qui ont péché sans la Loy, périront sans la Loy: ce qui appartient aux Gentils. D'autrepart, que ceux qui ont péché en la Loy, seront jugez par la Loy, ce qui est propre aux Juifs. Or pource qu'iceu\ termans les yeux à leurs transgressions se glorifioyent tie la seule Loy, il adjouste ce qui estoit bien convenable, que la Loy ne leur estoit point donnée afin qu'escoutans seulement la voix d'icelle ils fussent rendus justes, mais en obéissant à ses commandemens. <'omme s'il disoit, Cherche-tu justice en la Loy ? n'allègue [(oinl la seule ouye laquelle a de soy peu d'importance, mais produy les œuvres par lesquelles tu puisses monstrer que la Loy ne t'a pas esté donnée en vain. Puis que tous defailloyent en cela, il s'ensuyvoit qu'ils estoyent despouillez de la gloire qu'ils pretendoyent. Pourtant il faut plustost du sens de sainct Paul former un argument contraire : c'est que si la justice de la Loy est située en perfection de bonnes oHivres, et nul ne se peut vanter d'avoir satisfait à la Loy par ses œuvres : la justice de la Loy est nulle entre les hommes.
14. Apres, nos adversaires nous assaillent des passages où les fidèles offrent hardiment leur justice à Dieu pour estre examinée, et désirent de recevoir sentence selon icelle. Comme quand David dit, Juge moy. Seigneur, selon ma justice, et selon l'innocence qui est en moy (Ps. 7, 9). Item, Exauce, Seigneur, ma justice : tu as esprouvé mon cœur, et l'as visité de nuict, et ne s'est point trouvé d'iniquité en moy (Ps. 17, 1 — 3). Item, Le Seigneur me rétribuera selon ma justice, et me rendra selon la pureté de mes mains : car j'ay gardé la droite voye, et n'ay point décliné de mon Dieu (Ps. 18, 21), etc. Item, Juge moy, Seigneur, car j'ay cheminé en innocence. Je ne me suis point assis au reng des menteurs, et ne me suis point meslé avec les meschans. Ne pers point donc mon