CHAPITRE XVIIl
(l'héritage (Mattli. 2.j, 34 etc.). Saiiict Paul aussi exhorte bien les serviteurs, qui font fidèlement leur devoir, d'espérer rétribution du Seigneur: mais il adjouste incontinent que c'est retritmtion d'héritage (Col. 3, 24). Nous voyons comme par parolles expresses Christ et ses Apostres se donnent de garde que nous ne referions point la béatitude étemelle aux œuvres, mais à l'adoption de Dieu. Pourquoy donc, dira (lueleun, font-ils mention semblablemcnt des «euvres ? Ceste question se pourra vuider par un seul exemple de l'Escriture. Devant la nativité d'Isaac, il avoit esté promis à Abraham (pi'il auroit semence, en kuiuelle seroyent bénites toutes nations de la terre : et (|ue sa lignée seroit semblable aux estoilles du ciel, et au gravier de la mer (Gen. lo, 'i: 17,1: 18, 10). Long temps après il se prépare à immoler son fils Isaac, selon le commandement de Dieu. Apres avoir monstre une telle obéissance, il reçoit ceste promesse: J'ay juré par moy-mesme, dit le Seigneur, puis que tu as fait cela, et n'as point espargné ton propre fds unique pour me complaire, je te beniray, et multiplieray ta semence comme les estoilles du ciel, et le gravier de la mer: et en ta semence seront bénites toutes nations de la terre, pource que tu as obey à ma voix (Gen. :2:2, 3. 16 — 18). Qu'est-ce que nous oyons ■? Abraham avoit-il mérité par son obéissance ceste bénédiction, laquelle luy avoit esté promise devant que le commandement luy fust l)aillé ' Icy certes nous avons sans circuit et sans ambiguïté, que le Seigneur rémunère les œuvres des fidèles par les mesmes bénéfices qu'il leur avoit ja donnez, devant qu'ils eussent pensé à rien faire, et pour le temps qu'il n'avoit nulle cause de leur bien faire, sinon sa miséricorde.
3. Et toutesfois ce n'est pas frustration ne moquerie, quand il dit qu'il rétribue aux œuvres ce qu'il avoit giatuitement donné devant les œuvres. Car d'autant (lu'il veut que pour méditer l'accomplissement et jouis.sance des choses ((u'il a promises, nous nous exercitions en bonnes œuvres, et (pie par icelles nous cheminions pour parvenir à l'espérance bien-heureuse qu il nous a proposée au ciel, c'est à bon droit que le fruict des promesses leur est assigné, puis qu'elles sont comme moyens pour nous conduire à la jouissance. L'un et l'autre a esté tresbien exprimé de l'Apostre, quand il dit (juc les O)lossiens s'appliquoyent à suyvre charité, pour l'e.sperance qui leur estoit C(3llo(|uée au ciel, de la(pielle ils avoyent entendu par la doctrine véritable de l'Evangile (Col. 1, 4. 3). Car en disant qu'ils ont cogneu par l'Evangile, que Iheritage céleste leur estoit préparé, il dénote que l'espérance en est fondée en un seul Christ, non point en nulles œuvres. A quoi s'accorde ce dire de sainct Pierre, que nous sommes gardez de la
vertu de Dieu par la foy, au salut qwi est appresté pour estre manifesté en son temps (1 Pierre 1. o). Quand il dit (pi'à ceste cause ils s'efforcent de bien faire, il demonstre que les fidèles tout le temps de leur vie doyvent courir pour aijprohender. Or afin (pie nous ne pensissions (jue le salaire (jue nous promet le Seigneur, se (loyve mesurer selon les mérites, il nous propose une i)arabole, en laquelle il se compare à un père de famille, le(piel envoyé en sa vigne tous ceux (ju'il rencontre : les uns eu la première heure du jour, les autres en la seconde, les autres en la troisième : aucuns en l'onzième. Quand ce vient au soir, il distribue a tous salaire egal(Matth.20, 1 etc.). DeUupielle parabole l'exposition est tresbien et brièvement couchée au livre intitulé. De vocatione (jentium. (|u'on attribue a sainct Anibroise. Pource que c'est un Docteur ancien, j'aime mieux user de ses parolles que des miennes. Par ceste similitude, dit-il, le Seigneur a voulu monstrer que la vocation de tous fidèles, combien qu'il y ait quelque variété en l'apparence extérieure, appartient à sa seule grâce. Ceux donc qui après avoir besongnéune heure seulement, sont égalez a ceux qui ont travaillé tout au long du jour, représentent la condition de ceux(iue Dieu, pour magnifier l'excellence de sa grâce, appelle sur la fin de leur vie, pour les rémunérer selon sa clémence: non pas leur payant le salaire de leur labeur, mais cspandant sur eux les richesses de sa bonté, comme il les a esleus sans leurs œuvres: afin que ceux mesmes qui ont long temps travaillé, et ne reçoyvent non plus que les derniers, entendent ([u'ils reçoyvent tout du don de sa grâce, et non pas pour salaire de leurs labeurs.^^ Il est aussi à noter qu'en tous les passages où la vie éternelle est nommée Loyer de bonnes œuvres, elle ne se prend point pour la communication que nous avons avec Dieu, ([uand il nous reçoit en nostre Seigneur Jésus, pour nous faire ses héritiers : mais pour la possession, ou fruition de la béatitude que nous avons en son royaume: ce qu'aussi emportent les parolles de Christ, quand il dit, Au siècle a venir vous aurez la vie éternelle (.Marc 10,30). Item, Venez, possédez le royaume (Matth. 25, 34 etc.), etc. Pour ceste cause sainct Paul appelle la révélation qui se fera au dernier jour, Xostre adoption : et expo.se puis après ce mot, Rédemption de nostre corps (Rom. 8, 18 s.) Au reste, comme celuy qui est aliéné de Dieu, est en la mort eternehe : aussi quiconque est receu en la grâce de Dieu, pour communiquer et estre uny avec luy. il est transporté de mort à vie : ce qui se fait par la seule grâce d'adoption. Et si à leur façon ils se monstrent opiniastres sur ce mot de Loyer, nous leur amènerons tousjom's a l'opposite ce que dit sainct Pierre, que la vie éternelle est le loyer de la foi (1 Pierre 1, 9).
4. Pourtant ne pensons point que le sainct Esprit, par les promesses cy dessus recitées vueille priser la dignité des œuvres comme si elles meritoyent quelque loyer. Car l'Escriture ne nous laisse rien de reste, de (}uoy nous nous puissions exalter devant la t'ace de Dieu. Plustost aucontraire elle est du tout à cela, de confondre nostre orgueil, nous humilier, ahbatre et anéantir du tout. Mais le sainct Esprit par les promesses susdites subvient à nosti'e indjccillité: laquelle autrement decherroit et defaudroit incontinent, si elle n'estoit ainsi soustenue et consolée. Premièrement, qu'un chacun lepute en son endroit combien c'est une chose dure, de renoncer et abandonner non seulement toutes les choses (pi'il aime, mais aussi soymesme. Et touteslois : c'est la première leçon que baille Christ à ses disciples, c'est à dire à tous fidèles : et tout au long- de leur vie il les tient sous la discipline de la croix, alin qu'ils n'adonnent point leur cieur à la cupitlité ou fiance des biens terriens. Bref, il les traite en telle sorte, que de quelque costé qu'ils se tournent, tant que ce monde se peut estendre: ils ne voyent sinon desespoir. TeUement que sainct Paul dit (lue nous sommes les plus misérables de tous les hommes, si nous esiierons seulement en ce monde (1 Cor. 15, 19). Afin donc que nous ne perdions courage en telles angoisses, le Seigneur nous assiste, et admonneste de lever la teste en haut et regarder plus loing, nous promettant que nous trouverons en luy nostre béatitude, laquelle nous ne voyons pas en ce monde. Or il l'appelle Loyer, salaire et rétribution: non pas estimant le mérite de nos œuvres, mais signifiant que c'est une recompense pour les misères, triliulations et opprobres que nous endurons en terre. Pourtant il n'y a point de mal d'appeller à l'exemple de l'Escriture, la vie éternelle, Rémunération : veu que par icelle le Seigneur transfère ses serviteurs de travail en repos, d'affliction en prospérité, de tristesse en joye, de povreté en aflluence, d'ignominie en gloire : finalement qu'il change tous les maux ([u'ils ont endurez, en plus grans biens. Il n'y aura aussi nul inconvénient, d'estimer saincteté de vie estre la voye, non pas la- (pielle nous face ouverture en la gloire céleste, mais par laquelle Dieu conduist ses eleus en la manifestation d'icelle: veu que c'est son bon plaisir de glorifier ceux qu'il a sanctifiez (Rom. 8, 30). Seulement que nous n'imaginions point aucune correspondance entre Mérite et Loyer. A quoi s'abusent perversement les Sophistes, pource qu'ils ne considèrent point ceste fin que nous avons exposée. Or quelle moquerie est-ce, quand Dieu nous appelle à un but, de destourner les yeux d'un autre costé ? Il n'y a rien plus clair, que le loyer est promis aux bonnes œuvres : non pas pour enfler de gloire nostre cœur,
mais pour soulager la foiblesse de nostre chair. (ÀMuy donc (|ui veut par cela inférer quelque mérite des œuvres, ou les balancer ensemble, se destourne bien loing du droit but ([ue Dieu propose.
o. Pourtant ipiaiid l'Escriture dit que Dieu comme juste juge, rendra la couronne de justice à ses serviteurs (2 Tim. 4, 8), non seulement je respon avec sainct Augustin, Comment rendroit-il la couronne juste juge, s'il n'eust premier donné la grâce comme Père miséricordieux? Et comment y auroit-il justice aucune, sinon que la grâce eust i)recedé, laquelle justifie l'inique ? Et comment ceste couronne seroit-elle rendue comme deue, sinon que tout ce (pie nous avons nous eust esté donné sans estre deu ? "" mais j'adjouste aussi avec cela. Comment imputeroit-il justice à noz œuvres, sinon qu'il cachast par son indulgence ce qui est d'injustice en icelles ? Comment les reputeroit-il dignes de loyer, sinon qu'il efla(\ast par sa bénignité infinie ce qui est en icelles digne de peine ? .l'adjouste cela au dire de sainct Augustin, pource qu'il a accoustumé de nommer la vie éternelle. Grâce : d'autant qu'elle nous est donnée pour les dons gratuits de Dieu, (juand elle est rendue à noz œuvres. Mais l'Escriture nous humilie davantage : et cependant nous eleve en haut. Car outre ce qu'elle nous défend de nous glorifier en noz ceuvres, pource que ce sont dons gratuits de Dieu : pareillement elle nous monstre (ju'elles sont tousjours entachées d'ordures, tellement qu'elles ne peuvent pas satisfaire ne j)laire a Dieu, si elles sont examinées selon sa rigueur : mais à fin que nostre zèle ne s'afladisse point, il est aussi dit qu'elles plaisent à Dieu, pource qu'il les supporte. Or combien que sainct Augustin parle un peu autrement que nous, toutesfois quant au sens et à la substance, nous accordons bien ensemble. Car au troisième livre à Boniface ((^hap. o), après avoir fait comparaison de deux hommes, dont il pose le cas que l'un soit d'une si saincte vie et parfaite qu'on le fienne pour un Ange : que l'autre soit bien de bonne vie et honneste, mais non pas d'une perfection ne d'une saincteté si grande : il conclud finalement ainsi. Ce second, dit-il, qui semble bien advis inférieur à l'autre quant à sa vie, est neantmoins beaucoup plus excellent, à cause de la droite foy qu'il a en Dieu, par laquelle il vit, et selon laquelle il s'accuse en ses péchez : en toutes ses bonnes œuvres il loue Dieu, luy attribuant toute gloire, et recevant ignonùnie sur soy, et recevant de luy pardon de ses fautes, et aflection de bien faire : et ainsi en partant de ce monde, il sera receu en Paradis. Parquoy cela, sinon pour la foy ? laquelle combien qu'elle ne sauve point l'homme sans œuvres, d'autant qu'elle est vive, et besongne par charité, toutesfois elle est cause que les