CHAPITRE XIX
De la liberté Clirestienne.
1. Nous avons maintenant à traiter de la liberté chrestienne. laquelle on ne doit oublier de declaircr, quand on a proposé de comprendre en un brief recueil une somme de la doctrine Evangelique. Car c'est une chose tresnecessaire, et sans la cognoissance de laquelle, à grand'peine les consciences osent entreprendre chose quelconque sinon en doute : souvent hésitent ets'arrestent, tousjours tremblent et chancellent.' Notons que c'est un accessoire de la justification, lequel nous peut beaucoup aider pour comprendre la vertu d'icelle. Mesmes toutes gens craignansDieu sentiront que le fruit de ceste doctrine est inestimable : combien que les moqueurs de Dieu et gaudisseurs s'en moquent en leurs plaisanteries, pource qu'estans hebetez en lem' yvrognerie spirituelle, ils se desbordent en toute enormité. Voicy donc le lieu oyiportun d'en traiter. Et combien que nous en ayons touché quelque fois cy dessus, il estoit toutesfois utile de reserver la disputation entière jusques à ce présent lieu: pourtant que si tost que quelque mention de la liberté Chrestienne est mise en avant, incontinent les uns laschent la bride à leurs concupiscences: les autres esmeuvent grans tumultes, si quant et quant on ne met ordre a restreindre tels legiers esprits, qui corrompent les meilleures choses qu'on leur sauroit présenter. Car les uns sous couleur de ceste liberté rejettent toute obéissance de Dieu, et abandonnent toute licence à leur chair. Les autres contredisent, et ne veulent ouyr parler de ceste liberté, par laquelle ils pensent que tout ordre, toute modestie et discrétion des choses soyent renversées. Que ferons-nous icy, estans encloz en tel destroit? Vaudroit-il pas mieux laisser derrière la liberté Chrestienne, pour obvier à tels dangers ? Mais comme il a esté dit, sans la cognoissance d'icelle, ne Jésus Christ, ne la vérité de l'Evangile, ne le repos intérieur des âmes n'est pas droitement cogneu. Plustost donc aucontraire, il faut mettre peine que ceste doctrine si nécessaire ne soit pas omise ny ensevelie: et cependant neanl-
moins que les objections absurdes qui se peuvent icy esmouvoir, soyent reprimées.
± La liberté Chrestienne, selon mon jugement, est située en trois parties. La première est que les consciences des fidèles, quand il est question de chercher asseurance de leur justification, s'eslevent et dressent par dessus la Loy, et oublient toute la justice d'icelle. Car puis que (comme il a esté monstre cy dessus) la Loy ne laisse nul juste, ou il nous faut estre exclus d'espérance d'estre justifiez, ou il nous faut estre délivrez d'icelle: et tellement délivrez, que nous n'ayons nul esgard à nos œuvres. Car quiconque penseroit qu'il deust apporter quelque peu d'œuvres pour obtenir justice, il ne pourroit déterminer fin ne mesure d'icelles, mais se constitueroit detteur de toute la Loy. Parquoy. quand il est question de nostre justification, il nous faut démettre de toute cogitation de la Loy et de nos œuvres, pour embrasser la seule miséricorde de Dieu : et destourner nostre regard de nous-mesmes pour le convertir à un seul, Jésus Christ. Car il n'est pas icy question, assavoir si nous sommes justes: mais comment estans injustes et indignes, nous pourrons estre reputez pour justes. De laquefie chose si les consciences veulent avoir quelque certitude, elles ne dowent donner aucun lieu à la Loy. Combien qu'il ne faille de cela inférer, que la Loy soit superflue aux fidèles : lesquels elle ne laisse point d'enseigner, exhorter, stimuler à bien, combien qu'au jugement de Dieu elle n'ait lieu en lem's consciences. Car comme ces deux choses sont bien diverses, aussi il nous les faut soigneusement discerner. Toute la vie des Clirestiens doit estre une méditation et exercice de pieté : d'autant qu'ils sont appefiez a sanctification (Ephes. 1, 4; 1 Thess. 4, 3). En cela gist l'office de la Loy, de les advertir de ce qu'ils ont à faire : afin de les inciter à avoir en affection saincteté et innocence. Mais quand les consciences sont inquiétées comment elles pourront avoir Dieu propice, que c'est qu'elles auront à respondre, et en quelle fiance elles se pour-