LIVRE III
parfaitement tout ce qui leur a esté enjoint. Mais les enfans qui sont plus libéralement et doucement traitez de leurs pères, ne craignent point de leur présenter leurs ouvrages rudes et à demy faits, et mesmes ayans quelque vice: se confians que leur obéissance et bon vouloir sera agréable au père, encores qu'ils n'ayent fait ce qu'ils vouloyent. Il nous faut donc estrc semblables aux enfans, ne doutans point que nostre tresbon Père et si débonnaire n'ait nos services pour agréables, combien qu'ils soyent imparfaits et vilieux : comme mesmes il conferme par le Prophète, Je leur pardonneray, dit-il, comme le Père aux enfans qui le servent (Mal. 3, 17) : où le mot de Pardonner est prins pour benignement supporter, dissimulant les vices, d'autant qu'il fait aussi mention du service. Et ne nous est pas peu nécessaire ceste asseurance : sans laquelle en vain nous travaillerons en tout. Car Dieu ne se repute estre honnoré par noz œuvres, sinon qu'elles soyent vrayement faites à son honneur. Et comment les pourrions-nous faire en son honneur entre telles craintes et doutes, quand nous sommes incertains s'il y est offensé ou honnoré ?
6. C'est la cause pourquoy l'authour de l'Epistre aux Hebrieux rapporte à la foy toutes les bonnes œuvres des anciens Pères, et selon la foy estime la valeur d'icelles (Heb. 11, 2. 17). Nous avons de ceste liberté un passage notable et l'Epistre aux Romains : où sainct Paul conclud que le péché ne nous doit dominer, pourtant que nous ne sommes plus sous la Loy, mais sous la grâce (Rom. 6, 14). Car après avoir exhorté les fidèles que le péché ne règne en leur corps mortel, et qu'ils n'addonnent leurs membres pour armes d'iniquité à péché, mais qu'ils se vouent et dédient à Dieu comme resuscitez des morts, et leurs membres armes de Justice à Dieu : pommant qu'iceux au contraire pouvoyent objecter (ju'ils portent encores avec eux leur chair pleine de concupiscences, et que le péché habite en eux, il vient à mettre ceste consolation, laquelle il déduit de la liberté de la Loy : comme s'il disoit. Combien que les fidèles ne sentent encores le péché esteint en eux, et la pleine vie de justice : neantmoins ils ne se doyvent désoler et perdre courage comme s'ils avoyent Dieu courroucé contre eux pour telles reliques de péché, veu que par la grâce de Dieu, ils sont atl'ranchis de la Loy, à ce que leurs œuvres ne soyent plus examinées à sa reigle. Et ceux qui infèrent (ju'on peut bien pécher, puis que nous ne sonnnes plus sous la Loy, peuvent bien entendre que ceste liberté ne leur appartient en rien : de laquelle la fin est, de nous inciter et induire à bien.
7. La troisième partie de la liberté Chrestienne nous instruit de ne faire conscience devant Dieu des choses externes, qui par soy sont
indiiïerentes : et nous enseigne que nous les pouvons ou faire, ou laisser indilïeremment. Et nous est aussi la cognoissancé de ceste liberté tresnecessaire. Car si elle nous défaut, noz consciences jamais n'auront repos, et sans fin seront en supersfition. Il est aujourdhuy advis k beaucoup de gens, que nous sommes mal advisez d'esmouvoir disputation qu'il soit libre de manger de la chair, que l'observation des jours et l'usage des vestemens soit libre, et de tels fatras, connue il leur semble. Mais il y a plus d'importance en ces choses que l'on n'estime communément. Car puis qu'une fois les consciences se sont bridées et mises aux liens, elles entrent en un labyrinthe infiny et en un profond abysme, dont il ne leur est pas après facile de sortir. Si quelcun a commencé à douter s'il luy est licite d'user le lin en draps, chemises, mouchouers, serviettes : il ne sera non plus asseuré s'il luy est licite d'user de chanvre : à la fin il commencera à vaciller s'il peut mesmes user d'estouppes. Car il reputera en soy-mesme s'il ne pourroit pas bien manger sans serviette, s'il ne se pourroit point passer de mouchouers. Si quelcun vient k penser qu'une viande, qui est un peu plus délicate que les autres, ne soit pas permise : en la fin il n'osera en asseurance de conscience devant Dieu manger ne pain bis, ne viandes vulgaires, d'autant qu'il luy viendra tousjours en esprit, s'il ne pourroit par entretenir sa vie de viandes plus viles. S'il fait scrupule de boire bon vin, il n'osera après en paix de sa conscience en boire de poussé ou esventé, ne finalement de l'eau meilleure ou plus claire que les autres : bref, il sera mené jusques là, qu'il fera un grand péché de marcher sur un festu de travers. Car il ne se commence pas icy un legier combat en la conscience : mais la doute est, s'il plaist à Dieu que nous usions de ces choses, ou que n'en usions pas, duquel la volonté doit précéder tous nos conseils et tous nos faits. Dont il est nécessaire que les uns soyent par desespoir jettez en un gouffre qui les abysme: les autres, après avoir rejette et chassé toute crainte de Dieu, voisent par-dessus tous empeschemens, puis qu' ils ne voyent point la voye. Car tous ceux qui sont enveloppez en telles doutes, quelque part qu'ils se tournent, ont tousjours devant eux un scandale de conscience.
8. Je say bien, dit sainct Paul, qu'il n'y a rien de poilu sinon à celuy qui esfime une chose pollue : car à cestuy-là elle est pollue (Rom. 14, 14). Par lesquelles paroUes il submet toutes choses externes à nostre liberté, pourveu que l'asseurance de ceste Hberté soit certaine à nos consciences envers Dieu. Mais si quelque opinion superstitieuse nous met en scrupule, les choses qui estoyent pures de leur nature, nous sont souillées. Pourtant il dit après, Bien-heu-