‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 390 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ny entière, si elle n'avoit les hommes pour tesmoins, usent d'icelle imprudemment et sans discrétion. Par lequel usage inconsidéré, souventesfois ils olïensent leurs frères infirmes. On en peut voir aujourdhuy d'aucuns, lesquels ne pensent pas bien garder leur liberté, s'ils n'en sont entrez en possession par manger chair le jour du Vendredy. Je ne les repren point de ce qu'ils mangent de la chair : mais il faut rejetter de nos esprits ceste fausse opinion, qu'on n'ait point de liberté si on ne la monstre à tous propos. Car il faut estimer que par nostre liberté nous n'acquérons rien devant les iiommes, mais envers Dieu: et qu'elle est autant située en abstinence qu'en usage. Si quelcun a ceste vraye intelligence, que ce luy soit tout un envers Dieu de manger de la chair ou des œufs: destre vestu de rouge ou de noir, ce luy est assez. Desja la conscience est délivrée : à laquelle estoit deu le fruit de ceste liberté. Combien donc qu'il s'abstint de manger chair tout le reste de sa vie, et que jamais il n'usast que d'une couleur en ses vestemens, il n'en est de rien moins libre. Et mesme en cela il est lilire, que d'une conscience libre il s'en abstient. Or telle manière de gens que nous avons dit, faillent tresdangereusement en cela, qu'ils ne tiennent conte de l'infirmité de leur frère, laquelle doit estre tellement soulagée de nous, que nous ne facions rien legierement dont elle soit scandalisée. Mais quelcun dira, qu'aucune fois il est convenable de monstrer nostre liberté devant les hommes. Je confesse aussi ce poinct : mais il faut avec une grande diligence y tenir moyen, tellement que nous ne contemnions point d'avoir soin des inlirines, lesquels nostre Seigneur nous a singulièrement recommandez.

11. Je diray donc icy quelque chose des scandales, comment on les doit discerner, desquels on se doit garder, et lesquels on peut mespriser : dont chacun se puisse résoudre quelle liberté il peut avoir entre les hommes. Or il nous faut observer la distinction commune, laquelle dit qu'il y a une manière de scandale qui se donne, l'autre qui se prend : veu qu'icelle distinction a évident tesmoignage de l'Escriture, et exprime assez proprement ce qu'elle veut dire. Si quelcun donc par une legierelé intempérante ou témérité indiscrète, en temps ou en lieu importun fait quelque chose dont les imbecilles et rudes soyent scandalisez, on pourra dire qu'il aura donné scandale, puis qu'il a esté fait par sa faute que tel scandale s'est esmeu. Et du tout on peut dire que scandale est donné en quelque chose, quand la faute provient de l'authear de la chose. On appelle Scandale prins, quand quelque chose qui n'estûit point intemperamment ny indiscrètement faite, neantmoins par la mauvaistié et malice des autres est tirée en occasion de scandale. Car icy le scandale n'estoit point donné,

mais les iniques sans cause le prennent. Du premier genre de scandale il n'y a que les débiles offensez : du second, ceux qui par leur rigueur et chagrin ont tousjours à mordre et à reprendre, s'en offensent. Pourtant nous en appellerons un. Scandale des infirmes : l'autre, des Pharisiens : et tempérerons et moyennerons tellement l'usage de nostre liberté, qu'il cède et obéisse à l'ignorance de nos frères infirmes, non pas à la rigueur des Pharisiens. Car sainct Paul monstre amplement en plusieurs lieux combien nous devons concéder aux infirmes. Recevez, dit-il, les infirmes en la foy. Item, Ne jugeons plus cy après l'un l'autre : mais plustost regardons de ne mettre offense à nostre frère, ou occasion de cheute (Rom. 14, 1. 13) : et plusieurs autres paroUes tendantes à une mesme fin, lesquelles il vaut mieux revoir au lieu, que les reciter icy. La somme est, que nous qui sommes robustes, devons supporter la débilité des foibles, et ne nous contenter pas de nous-mesmes : mais qu'un chacun contente son prochain en bien pour édification (Rom. 15, 1). Derechef il dit en un autre lieu. Mais gardez-vous que vostre liberté ne soit en olfense à ceux qui sont infirmes (1 Cor. 8, 9). Mangez de tout ce qui se vend a la boucherie, ne doutans de rien pour faire conscience. Or je le dy de vostre conscience, non point de celle d'autruy : bref, soyez tels que vous ne faciez scandale ny aux Grecs, ny aux Juifs, ni à l'Eglise de Dieu (1 Cor. 10, 25. 32). Item en un autre passage, Vous estes appeliez en liberté, mes frères : seulement n'abandonnez point vostre liberté a la chair pour sa licence, mais servez l'un à l'autre par charité (Gai. o, 13). Certainement il est ainsi. Nostre liberté ne nous est point donnée contre nos prochains qui sont débiles, ausquels charité nous submet et fait serviteurs en tout et par tout :: mais elle nous est donnée afin qu'ayans paix avec Dieu en nos consciences, nous vivions paisiblement aussi avec les hommes. Touchant de l'offense des Pharisiens, les paroUes de nostre Seigneur nous monstrent quel esgard nous y devons prendre : par lesquelles il commande de les laisser, et n'en tenir conte, car ils sont aveugles, et conducteurs des aveugles (Matth. lo, 14). Les disciples l'avoyent adverty qu'ils s'estoyent scandalisez de sa doctrine : il respond qu'il les faut mespriser, et ne se soucier point de leur offense.

12. Toutesfois la chose est encore douteuse, si nous n'entendons lesquels il nous faut avoir pour infirmes, et lesquels pour Pharisiens : sans laquelle discrétion, je ne voy point comment nous puissions user de nostre Hberté entre les scandales, veu que l'usage en seroit tousjours fort dangereux : mais il m'est advis que sainct Paul détermine clairement tant par doctrine que par exemples, combien il nous faut modérer

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