LIVRE III
liens et nécessaires observations des choses lesquelles le Seigneur leur a voulu estre indifférentes, nous concluons qu'elles sont franches et exemptées de la puissance de tous hommes. Car il n'est pas convenable ou que la louange que Jésus Christ doit recevoir d'un tel bénéfice soit obscurcie, ou que le fruict en soit perdu pour les consciences. Et ne doit estre estimée une chose de legiere importance, laquelle nous voyons avoir tant cousté à Jésus Christ : c'est assavoir laquelle il n'a point achetée par or ny argent, mais par son propre sang. Tellement que sainct Paul ne doute point de dire que la mort de Christ nous est faite vaine, si nous nous mettons en la sujettion des hommes. Car il ne traite autre chose par quelques chapitres de l'Epistre aux Galates, sinon que Christ nous est ensevely, ou plustost du tout esteint, si nos consciences ne se tiennent fermes en leur liberté: de laquelle certes elles decherroyent, si elles se pouvoyent au plaisir des hommes, lier de loix et constitutions (Gai. 5, 1. 4). Mais comme c'est une chose tresdigne d'estre cogneue, aussi d'autrepart elle a mestier d'estre plus clairement exposée. Car incontinent qu'on dit aujourdhuy quelque mot d'oster les constitutions humaines, il s'esmeut de grandes noises : en partie par gens séditieux, en partie par des calomniateurs : comme si toute obéissance des hommes estoit rejettée et renversée.
15. Afm donc d'obvier à cest inconvénient, nous avons à noter qu'il y a double régime en l'homme. L'un est spirituel, par lequel la conscience est instruite et enseignée des choses de Dieu et de ce qui appartient à pieté. L'autre est politique ou civil, par lequel l'homme est apprins des offices d'humanité et civilité qu'il faut garder entre les hommes. Vulgairement on a de coustume de les appeller Jurisdiction spirituelle et temporelle : qui sont noms assez propres, par lesquels il est signifié que la première espèce de régime appartient à la vie de l'ame, et que la seconde sert à ceste présente vie : non pas pour nourrir ou vestir les hommes, mais pour constituer certainesloix, selonlesquelles les hommes puissent vivre honnestement et justement les uns avec les autres: Car la première a son siège en l'ame intérieure: ceste seconde seulement forme et instruit les mœurs extérieures. Que les lecteurs donc me permettent d'en appeller l'ime Royaume spirituel, et l'autre Civil ou politique. Or comme nous les avons distinguez, il nous les faut considérer chacun à part, et ne les confondre ensemble. Car il y a comme deux mondes en l'homme, lesquels se peuvent gouverner et par divers Rois, et par diverses loix. Ceste distinction sera pour nous advertir que ce que l'Evangile enseigne de la liberté spirituelle, nous ne le tirions point contre droit et raison à îa police terrienne, comme si les Chrestiens ne
devoycnt point estre sujets aux loix humaines, d'autant que leurs consciences sont libres devant Dieu: ou comme s'ils estoyent exempts de toute servitude selon la chair, pource qu'ils sont affranchis selon l'esprit. Davantage, comme ainsi soit qu'en jugeant des constitutions, qui semblent advis concerner le régime spirituel, on se puisse abuser, il est mestier de discerner mesmes entre icelles, pour savoir lesquelles doyvent estre tenues pour légitimes, comme conformes à la parolle de Dieu, et lesquelles doyvent estre rejettées. Touchant de la police terrienne, nous reservons d'en traiter en un autre lieu. Je me déporte aussi à présent de parler des loix Ecclésiastiques, pource que la déduction conviendra mieux au quatrième livi'e où il sera parlé de la puissance de fEglise. Que ce soit donc icy la conclusion de ceste matière. Il n'y auroit nulle difficulté (comme j'ay dit) sinon que plusieurs s'enveloppent, ne discernans pas bien entre la police et la conscience : entre la jurisdiction externe et civile, et le jugement spirituel, qui a son siège en la conscience. Aussi il y a un passage de sainct Paul qui fait la difficulté plus grande: assavoir quand il dit qu'il faut obéir aux Magistrats, non pas seulement pour crainte de punition, mais aussi à cause de la conscience (Rom. 13, 1. 5). Car de là il s'ensuit que la conscience est sujette aux lois politiques. Or si ainsi estoit, tout ce que nous avons dit cy dessus, et avons encore à dire du régime spirituel, tomberoit bas. Pour soudre ce scrupule, il est expédient de savoir en premier lieu que c'est de Conscience, et le mot en soy nous en peut donner quelque déclaration. Car comme nous disons que les hommes savent ce que leur esprit a comprins, dont vient le mot de Science: aussi quand ils ont un sentiment du jugement de Dieu, qui leur est comme un second tesmoin, lequel ne soulTre point d'ensevelir leurs fautes, mais les adjourne devant le siège du grand Juge, et les tient comme enferrez : un tel sentiment est appelle Conscience. Car c'est comme une chose moyenne entre Dieu et les hommes: d'autant que les hommes ayans une telle impression en leur cœur, ne peuvent pas effacer par oubly la cognoissance qu'ils ont du bien et du mal: mais sont poursuyvis jusques à ce qu'ils se rendent coulpables quand ils ont offensé. Et c'est ce qu'entend sainct Paul, en disant que la conscience testifie avec les hommes, quand leurs pensées les accusent ou absoudent au jugement de Dieu (Rom. 2, 15). Une simple cognoissance pourroit estre en un homme comme estoutïée: parquoy ce sentiment qui attire l'homme au siège judicial de Dieu, est comme une garde qui luy est donnée pour le veiller et espier, et pour descouvrir tout ce qu'il seroit bien aise de cacher s'il pouvoit. Et voila dont est venu le proverbe ancien, Que la con-