LIVRE III
monstre libéral envers nous, et nous convie firatieusement à ce que nous descliar;^'ions nos lascheries en son giron : que tant moins sommes-nous à excuser, si un bénéfice si digne et incomparable ne surmonte toutes autres choses en nos cœurs, pour nous ravir (lutoutàsoy,;ice que nous appliquions à bon escient nos cstudcs et nos sens à prier. Ce qui ne se peut faire, si l'entendement ne résiste fort et ferme à tous les empeschemens (|ui le retiennent, justiuà ce qu'il soit venu au dessus. L'autre poinct que nous avons touché est, que nous ne demandions non plus que Dieu nous permet : car combien qu'il nous commande d'espandre nos cœurs devant luy (Ps. 62, 9 ; 14o, 18), si ne lasche-il point la bride inditl'eremment à nos atïections folles et inconsidérées, voire perverses. Quand aussi il promet de faire selon le désir des fidèles, il n'estend pas tant son indulgence et humanité, qu'il s'assujettisse à leur appétit. En quoy on pèche communément bien fort : car plusieurs non seulement osent importuner Dieu de toutes leurs folies, sans aucune révérence ny honte, et produire devant son throne tout ce qu'en songeant ils auront trouvé bon. Mais ils sont occupez d'une telle outrecuidance ou stupidité, qu'ils ne font nul scrupule de requérir k Dieu qu'il complaise à leurs cupiditez, desquelles ils n'oseroyent faire les hommes tesmoins. Les escrivains profanes se sont moquez d'une telle audace, mesme l'ont détestée : mais le vice a régné de tout temps. Et de là est advenu qu'entre les Payens les ambitieux ont eleu Jupiter pour leur patron : les avaricieux. Mercure : les gens convoiteux de savoir, Apollon et Minerve : les gens de guerre ont eu Mars : et les paillards, Venus : comme aujourdhuy encore les hommes se donnent plus de licence en leurs souhaits extravagans et énormes, quand il est question de prier Dieu, que s'ils estoyent avec leurs pareils et compagnons pour plaisanter à la volée. Or Dieu ne peut souffrir que sa douceur et debomiaireté soit exposée à moquerie : mais en retenant son droit de supériorité, il as.sujetit nos souhaits à son vouloir : pour les reprimer comme d'une bride. Parquoy il nous convient garder ceste reigle de sainct Jean : Nostre îiance est, qu'en tout ce que nous luy demanderons selon sa volonté, il nous orra (1 Jean o, 14). Au reste, pource (pie toutes nos facultez sont trop del)iles pour venir à telle perfection, il nous convient chercher remède convenal)!e pour y subvenir. Comme l'entendement doit regarder attentivement à Dieu, aussi est-il requis que l'allection du cieur suyve. Or tous les deux croupissent cy bas, ou pour mieux dire défaillent, ou sont destournez au rebours. Parquoy Dieu pour subvenir à telle débilité, nous donne son Esprit pour maistre : lequel nous enseigne et dicte ce qui nous est
licite de demander, et lequel aussi gouverne nos affections. Car pource que nous ne savons comment il faut prier ne quoy, il vient au secours et intercède pour nous par gemissemens inenarrabhîs (Rom. 8, 26. 27), Non pas (|ue luy, à parler proprement, prie ne gémisse, mais entant qu'il nous eleve en fiance, et nous pousse à toutes bonnes et saine tes requestes,et esmeut en nous les soupirs qui font valoir l'oraison : à quoy toutes les forces de nostre nature ne sufïiroyent point. Et non sans cause sainct Paul appelle les gemissemens que les fidèles apportent devant Dieu par la conduite du sainct Esprit, Inénarrables. Car ceux qui sont vrayement exercez en prières, n'ignorent pas qu'ils se trouvent souvent estraints en telles perplexitez et angoisses, qu'ils ne savent par quel bout commencer. Mesme quand ils s'efforcent de bégayer, encores sont-ils si confus et enveloppez, qu'ils ne peuvent passer outre ; dont il s'ensuit cpie le don de prier est singulier. Ces choses ne doivent estre prinses à ce que nous resignions l'office de prier au sainct Esprit, et nous flattions en nostre paresse, à lac[uelle nous ne sommes que trop enclins : comme beaucoup de gaudisseurs diront, qu'il faut attendre que Dieu attire à soy noz esprits, puis qu'il les voit ainsi extravagants : mais c'est afin (ju'en nous desplaisant en nostre nonchalance et stupidité, nous desirions d'estre secourus. Et de fait, quand sainct Paul nous commande de prier en esprit, il ne laisse point de nous exhorter à soin et vigilance (1 Cor. 14, IS: Ephes. 6, 18) : signifiant que le sainct Esprit exerce tellement sa vigueur en nous duisant à prier, qu'il n'empesche point ou retarde les efforts que nous avons à faire de nostre costé : pource que Dieu veut expérimenter combien la foy incite vertueusement nos cœurs.
6. La seconde loy doit estre, qu'en priant nous sentions tousjours nostre indigence et défaut, et qu'estans persuadez à bon escient que nous avons besoin de tout ce que nous demandons, nous conjoignions une ardente alTection à noz requestes. Car plusieurs barbottent leurs prières par acquit, ou les lisent de leurs livres comme s'ils faisoyent corvées à Dieu; et combien qu'ils confessent (jue la façon de prier doit provenir d'un désir cordial, pource que ce leur seioit un grand mal-heur d'estre destituez de l'aide de Dieu, laquelle ils implorent : toutesfois il appert qu'ils s'en acquitent comme par coustume, veu que cependant ils sont froids en leur cœur comme glace, et ne pensent point à ce qu'ils demandent. Vray est qu'ils sont poulsez à prier par un sentiment gênerai et confus de leur nécessité, mais il ne les solicite point jusques là, qu'il soyent arrestez à chercher allégement de leur povreté. Or à grand'peine pourra-on trouver chose plus détestable à Dieu,