LIVRE III
aflligez, et ont leur recours à luy : pour ceste cause (ju'il exécute ses juycinens, quand les povres oppressez luy adressent leurs complaintes, quelques indignes qu'elles soyent de rien obtenir. Car combien de fois en punissant la cruauté des iniques, leur rapine, violence, excès, et autres forfaits : en rabattant l'audace, fureur, et puissance tyrannif|ue des grans du monde, a-il declairé par elfect qu'il vouloit secourir a ceux qui estoyent iniquement foulez et outragez, combien qu'ils fussent povres aveugles, qui ne faisoyent (lue l)attre l'air en priant? Mesme sur t(jut on peut clairement \oir au Pseaume cent septième, que les prières qui ne parviennent point par foy juscjues au ciel, ne sont pas neantnioins sans etïect et vertu. Car il assemble les prières lesquelles la nécessité arrache aux incrédules d'un sentiment naturel aussi bien (ju'aux fidèles, ausquelles toutesfois Dieu se monstre tavorable, comme il appert par l'issue (Ps. 107, 0. 13. 19). Or Dieu en leur ottroyant leurs re(iuestes semblables à hurlemens, declaire -il par telle facilité ((u'elles luy soyent agréables ? Mais plustost c'est pour donner plus grand lustre à sa miséricorde par ceste circonstance, quand les incrédules ne sont point refusez, ains qu'il leur accorde leurs requestes, combien qu'il ne leur soit point propice. Secondement, il veut stimuler tant mieux ses vrays serviteurs à prier, (juand ils voyent que les cris et brayemens des gens profanes ne sont pas quelque fois sans profit. Neantnioins il ne faut point que pour cela les fidèles se destournent de la loy qui leur est donnée, ou qu'ils portent envie cà ceux qui sont exaucez en telle façon, comme s'ils avoyent Ijeaucoup gagné d'avoir obtenu leur désir. Nous avons declairé ailleurs, que Dieu en telle sorte exauça la pénitence feinte du roi Acliab (1 Rois 21, 29), pour monstrer combien plus il sera facile à estre appaisé envers ses esleus, quand ils viendront pour se reconcilier à luy avec une droite conversion. Et pourtant il se complaind des Juifs, d'autant qu'après l'avoir requis en leur affliction avec belle mine, et l'avoir expérimenté facile à leur pardonner, ils sont tantost retournez à leur malice et rébellion (Ps. 106, 43). Ce qui appert plus clairement par l'histoire des Juges : c'est que quand ce peuple-là souventesfois estant oppressé a pleuré, combien qu'il n'y eust qu'hypocrisie et mensonge en ses larmes, toutesfois il a esté délivré de la main de ses ennemis (Juges 2. 18; 3, 9. 12. lo). En somme, comme Dieu fait luyre son soleil intlitîerenuuent sur les bons et les mauvais (Matth. 5, 4o), aussi il ne mesprise pas les gemissemens de ceux qui ont juste cause, et desquels les afflictions sont dignes de secours, combien que leurs cœurs ne soyent point droicts. Cependant il ne les exauce non plus pour leur salut, qu'il se monstre sau-
veur des contempteurs de sa bonté, quand il les nouriit. Il se [leut mouvoir une question plus dinicile d'Abraham et de Samuel, desquels l'un n'estant garny d'aucune parolle de Dieu, prie pour les Sodomites, l'autre [)our Saul, contre défense et inhibition expresse (Gen. 18, 23 — 32; 1 Sam. IS, il. 35; 16, 1). Il y a une mesme raison en Jeremie, lequel a voulu destourner par oraison la ruine de Jérusalem. Car combien qu'ils ayent esté reboutez, il semble dur et estrange de les priver de foy. Mais j'espère que ceste solution satisfera à tous esprits paisililes : c'est qu'en s'appuyant sur ce principe gênerai, que Dieu commande d'avoir pitié de ceux mesmes ([ui en sont indignes, ils n'ont pas esté du tout ilesprouveus de foy à cause de telle compassion : combien qu'en la particularité ils ayent esté abusez en leurs sens. Sainct Augu.stin parle prudemment à ce propos : Comment, dit-il, les Saincts prient-ils en foy, pour requérir de Dieu contre ce qu'il a décrété? c'est pource qu'ils prient selon sa volonté : non pas celle qui est cachée et imnmable, mais celle qu'il leur inspire pour les exaucer d'une autre façon : comme il sait bien distinguer en sa sagesse." C'est une sentence bien couchée : car selon son conseil incompréhensible il modère tellement tout ce qui advient au monde, que les prières des Saincts, combien qu'il y ait ([uelque meslinge d'inadvertence et erreur avec la foy, ne soyent pas vaines ne sans fruict. Toutesfois cela ne se doit non plus tirer en exemple pour estre ensuyvi, comme il n'excuse point les Saincts, lesquels ont excédé mesure en cest endroit. Parquoy, où il n'y a nulle promesse asseurée, nous avons à prier Dieu sous si et condition. De quoy nous sonunes advertis par David, (juand il prie ainsi : Esveille-toy, Seigneur, pour maintenir le droit que tu m'as ordonné (Ps. 7, 7). Car il monstre (lu'il est muny d'une promesse spéciale pour demander le bénéfice temporel, duquel il n'eust pas autrement esté asseuré.
16. Nous avons maintenant aussi à observer, que ce que nous avons ci devant déduit des quatre reigles de bien prier, ne doit pas estre prins en telle rigueur, comme si Dieu rejettoit toutes oraisons où il ne trouve point perfection de foy, et pénitence avec un zèle ardent, et une modération telle à former les requestes, qu'il n'y ait que redire. Nous avons dit, combien (jue Dieu nous donne liberté en le priant d'user de privauté avec luy, toutesfois que nous avons tousjours à garder ceste révérence et modestie, de ne point lascher la bride à tous souhaits, quels qu'ils soyent, et ne point désirer plus qu'il nous est licite par sa permission. Davantage, afin que la majesté de Dieu ne vienne à mespris, que nous avons à eslever nos esprits en haut, afin qu'estans desveloppez du monde, ils soyent disposez à le révérer purement. Jamais nul n'a