LIVRE III
qu'ils ayent autre voye de prier, que Christ qui est seul la voye : ou que leurs requestes soyent acceptées de Dieu en autre nom. Puis donc que l'Escriturc nous retirant de tous autres, ncus rappelle à un seul Christ : puis que le Père celeste veut que toutes choses soyent recueillies en luy : c'a esté une trop grande bestise, voire mesme rage, de prétendre tellement avoir accès par eux, que nous soyons distraits de luy. Or (lue cela ait esté fait par cy devant, et qu'il se face encore aujourdhuy où la Papauté a lieu, <jui est ce qui le niera? Pour avoir Dieu propice on allègue le mérite des saincts, on invoque Dieu en leur nom, laissant le plus souvent Jésus Christ derrière. Qu'est-cela autre chose, sinon leur transférer l'office d'intercession uni(iue, la- ([uelle nous avons cy dessus maintenue à Christ ? Davantage, qui est ou l'Ange ou le diable qui a jamais révélé une syllabe aux hommes de l'intercession des saincts, ainsi qu'on l'a forgée? Car il n'y en a rien en l'Escriture. Quelle raison donc y avoit-il de la controuver ? Certes quand l'esprit humain cherche telles secondes aydes, lesquelles ne luy sont point baillées par la paroUe de Dieu, il demonstre évidemment sa deffiance. Et si on appelle en tesmoin la conscience de ceux qui s'arrestent à l'intercession des Saincts, on trouvera que cela ne vient d'autre chose, sinon qu'ils sont en perplexité, comme si Christ leur defailloit, ou bien s'il estoit trop rigoureux. En laquelle doute ils font grand deshonneur à Christ, et le despouillent du filtre de seul médiateur : lequel comme il luy a esté donné du Père en singulière prérogative, ne se doit ailleurs transférer. Et en ce faisant obscurcissent la gloire de sa nativité, anéantissent sa croix, renversent la louange de tout ce qu'il a fait et souffert, veu que le tout ne tend a autre fin, sinon à ce qu'il soit recogneu seul médiateur. Pareillement ils rejettent la benevolence de Dieu, (jui se declairoit envers eux pour Père. Car il ne leur sera point Père, sinon qu'ils reputentJe.sus Christ leur estre frère. Ce qu'ils renoncent pleinement, s'ils ne l'estiment avoir envers eux fraternelle affection, laquelle est aussi tendre et douce qu'il y en ait au monde. Parquoy l'Escriture le nous présente singulièrement, elle nous envoyé à luy, et veut qu'en luy nous nous arrestions. Il est, dit sainct Ambroise, nostre bouche, par laquelle nous parlons au Père : nostre œil, par lequel nous voyons le Père : nostre main dextre, par laquelle nous nous olîrons au Père : sans lequel moyenneur il n'y a nulle approche avec Dieu, ny à nous, ny à tous les saincts. '" S'ils allèguent pour excuse, que la conclusion de toutes leurs prières solennelles aux temples est. qu'elles soyent agréables à Dieu par Jésus Christ, c'est un subterfuge frivole : veu que l'intercession de Jésus Christ n'est pas moins profanée quand on la inesle parmy les
prières et mérites des saincts trépassez, que si on le laissoit là du tout, et qu'on ne fist mention que d'iceux. Davantage en toutes leurs letanies, hynnies et proses, où ils magnifient les saincts jusques au bout, il n'est nulle nouvelle de Jésus Christ.
2:2. Or la follie s'est desbordée jusques là en cest endroit, que nous y pouvons contempler au vif la nature de superstition : laquelle après avoir une fois jette la bride, ne cesse d'extravaguer sans mesure. Car depuis qu'on a commencé d'adresser sa pensée aux saincts comme intercesseurs, petit à petit on a attribué à un chacun sa charge particulière : tellement que selon la diversité des affaires, maintenant l'un, maintenant l'autre ont esté implorez comme advocats. Outreplus, un chacun a choisi son Sainct particulier, se mettant en la sauve-garde d'iceluy, comme en la protection de Dieu. Et est advenu non seulement (ce que le Prophète reprochoit aux Israélites) que les dieux ayent esté dressez selon le nombre des villes : mais selon la multitude des personnes, d'autant qu'un chacun a eu le sien. Or si ainsi est qu'ils ayent leur affection fichée en la volonté de Dieu, qu'ils regardent en icelle, et y raportent tous leurs desirs : quiconque leur assigne autre oraison que de souhaitter l'advenement du royaume de Dieu, il a une estime d'eux trop rude et trop charnelle, et mesme leur fait injure. Dont on peut juger comment doit estre prinse la fantasie commune, qui est de penserles Saincts estre enclins envers un chacun, selon qu'on leur porte honnem". Finalement, plusieurs ne se sont contenus d'un horrible sacrilège, les invoquans non point comme patrons ou advocats, mais comme gouverneurs de leur salut. Voila où trebuschent les misérables hommes, quand une fois ils s'esgarent de leurs limites : c'est à dire de la parolle de Dieu. Je laisse d'autres monstres d'impiété plus lourds et énormes, ausquels combien que les Papistes soyent détestables à Dieu^ au\ Anges et aux hommes : toutesfois il ne leur en chaut, et n'en ont nulle honte. Se jectans à genoux devant l'image de saincte Barbe, saincte Caterine et semblables saincts forgez à leur poste, ils barbotent Pater noster. Tant s'en faut que ceste furie soit corrigée ou reprimée par ceux qui se disent prélats, curez ou prescheurs, que plustost ils y applaudissent, d'autant qu'ils y flairent du gain. Mais encores qu'ils taschent de laver leurs mains d'un si vilain sacrilège, d'autant qu'il ne se commet point en leur messes ny en leurs vcspres : sous quelle couleur defendront-ils ces blasphèmes qu'ils lisent à pleine gorge, où ils prient sainct Eloy, ou sainct Medard, de regarder du ciel leurs serviteurs pour les aider ? inesmes où ils supplient la vierge Marie de commander à son Fils qu'il leur octroyé leurs requestes ? Il a bien esté jadis de-