LIVRE III
nous : neantmoins il ne s'ensuyvra pas ne qu'ils quittent leur repos pour se distraire çà et là: ayans soin des choses terrestres : et tant moins (lu'ils doyvent estre pourtant invo(iuez. Et ne se peut déduire cela, de ce que les hommes vivans sur la terre se recommandent aux oraisons les uns des autres : Car cela sert à enh'otenir la charité entre eux, quand ils se départissent ensemhle leurs nécessitez, et les reçoyvent mutuellement sur eux. Ce qu'ils font mesme du commandement de Dieu et ne sont point destituez de promesses, qui sont les deux poincts principaux en oraison. Toutes ces raisons défaillent aux morts : avec lesquels le Seigneur ne nous a laissé nulle communication, quand il les a retirez de nostre comiiagnie : ny à eux aussi envers nous, entant qu'il eslpossihle d'en conjecturer (Eccles. 9, o. 6). Et si quelcun prétend estre impossible qu'ils ne retiennent une mesme charité ((u'ils ont eue en leur vivant, comme ils sont conjoints d'une foy avec nous : je demanderay davantage, qui nous a révélé qu'ils ayent si longues aureilles, qu'elles s'estendent jusques à noz paroUes ? ([u'ils ayent des yeux si aigus, qu'ils puissent considérer noz nécessitez ? Bien est vray que les Sophistes babillent je ne say quoy en leurs escoles. que la lumière de la face de Dieu est si grande, qu'en la contemplation d'icelle. comme en un miroir, les Saincts peuvent contempler ce qui se fait cy l)as : mais d'affermer cela, et principalement en telle hardiesse qu'ils y vont, qu'est-ce autre chose que de vouloir entrer par noz songes estourdis, aux secrets jugemens de Dieu sans sa paroUe, et mettre sous le pied l'Escriture, laquelle tant de fois prononce la prudence de nostre chair estre ennemie de la sagesse de Dieu (Rom. 8,7), condamnant universellement la vanité de nostre sens, et mettant bas toute nostre raison, pour nous amener à la seule volonté de Dieu ?
25. Les autres tesmoignages qu'ils amènent pour soustenir leui's mensonges, sont par eux perversement corrompus. Jacob, disent-ils, a demandé en l'article de la mort, que son nom et le nom désespères Abraham et Isaac fust invoqué sur ses successeurs (Gen. W, 16). Premièrement, voyons quelle est ceste forme d'invocation entre les Israélites. Car ils n'appellent pas leurs Pères en leur aide : mais seulement requièrent à Dieu qu'il ait mémoire de ses serviteurs Abraham, Isaac et Jacob. Leur exemple donc ne sert de rien à ceux qui adressent leurs paroUes aux Saincts. Mais pource que ces troncs de bois icy ne considèrent point, comme ils sont lourds et insensez, que c'est d'invoquer le nom de Jacob, ou à quelle fm il se doit invoquer : ce n'est pas de merveille si en la manière ils taillent tant sottement. Afin que nous l'entendions, il faut noter que ceste locution est en un autre passage de l'Escriture. Car Isaie dit que le nom des
hommes est invoqué sur les femmes, quand elles les recognoi^ssent pour leurs maris, estans en leur tutelle et subjection (Is. 4, 1). L'invocation tlonc du nom d'Abraham sur les Israélites, gist en ce que l'ayans pour autheur de leur lignée, ils retiennent la mémoire de son nom solennelle, connue de leur Père. Et Jacob ne fait point cela, qu'il se soucie beaucoup d'entretenir sa renonuuée, mais entant qu'il repute que tout le bon heur de sa postérité est en ce poinct estably, (lu'elle jouysse comme par succession, de l'alliance que Dieu avoit faite avec luy : il leur désire ce qu'il cognoist estre leur principal bien, (lu'ils soyent reputez du nombre de ses enfans, et recogneus pour sou lignage. Car cela n'est autre chose, (jue leur Ijaillcr de main en main la succession d'icelle alliance. Les successeurs d'autrepart, faisans en hnu's prières telle mémoire, n'ont i)as leur refuge aux intercessions des morts, mais allèguent au Seigneur la souvenance de la promesse, en la(]uelle il a testilié qu'il leur seroit propice et libéral, à cause d'Abraham, Isaac. et Jacob. Au reste, que les fidèles ne se soyent gueres reposez sur les mérites de leurs Pères, nous en avons suffisante déclaration au Prophète, parlant au nom commun de toute l'Eglise en ceste forme, Seigneur Dieu, tu es nostre Père : et Abraham ne nous a pas cognu : et Israël nous a ignoré. Tu es. Seigneur, nostre Père et rédempteur. Neantmoins parlant ainsi, il adjouste pareillement : Seigneur converty ta bonté vers nous, pour l'amour de tes serviteurs (Is. 63, 16. 17). Non pas qu'ils imaginent quelque intercession : mais c'est qu'ils réduisent en mémoire le bénéfice de l'alliance. Or maintenant puis que nous avons le Seigneur Jésus, en la main duquel l'alliance éternelle de miséricorde non seulement a esté faite, mais aussi confermée : duquel prétendrions -nous plustost le nom en noz prières ? Pourtant que ces vénérables docteurs voudroyent sous ombre de ces mots, qui les croyroit, faire les Saincts intercesseurs : je leur demande pourquoy en si gramle trouppe, et quasi en une formiliere de Saincts, ils n'ont pas laissé un petit coing à Abraham père de toute l'Eglise. C'est chose trop notoire de quel bourbier, ou de quelle racaille ils tirent leurs saincts. Qu'ils me respondent si c'est chose décente qu'Abraham, lequel Dieu a préféré à tous, et lequel il a exalté en degré souverain d'honneur, soit oulilié et mis sous le pied. Mais voicy que c'est : pource que chacun sait bien que telle coustume n'a jamais esté à l'Eglise ancienne, ces rustres pour cacher la nouveauté se sont teuz des Saincts qui avoyent vescu sous la Loy : comme si en introduisant diversité de noms, ils estoyent à excuser, en ingérant une fa(;on nouvelle et bastarde. Ce qu'aucuns allèguent du Pseaume, la où les fidèles prient Dieu d'avoir pitié d'eux en faveur de Da-