‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 422 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

nonrriz et vestuz, mais tout entièrement ce que Dieu sait et cognoist nous estre lion et utile. aiin que nous puissions user des Jjiens qu'il nous donne, en bonne paix et tranquillité. En somme, par ceste pétition nous nous baillons à luy comme en charge, et nous mettons en sa providence, pour estre de luy nourriz, entretenus et conservez. Car ce tresbon Père n'a point en desdain de prendre niesme nostre corps en sa protection et sauvegarde : afin d'exercer nostre îoy en ces basses et petites choses, quand nous attendons de luy tout ce qu'il nous faut, jusques a une miette de pain et une goutte d'eau. Certes nostre perversité est telle, que nous nous soucions tousjours beaucoup i)lus de nostre corps que de nostre ame. Et pourtant, plusieurs qui s'osent bien fier a Dieu pour leur ame, ne laissent point d'avoir solicitude pour leur corps, et tousjours doutent dequoy ils vivront, et dequoy ils seront vestuz, et s'ils n'ont tousjours en main abondance de blé, de vin, et d'autre provision, ils tremblent de peur d'avoir faute. C'est ce que nous avons dit, que ceste ombre de nostre vie corruptible nous est en beaucoup plus grandç estime que l'immortalité éternelle. D'autrepart ceux qui par ceriaine fiance en Dieu, se sont desmis de toute solicitude de leurs corps, pareillement ils attendent de luy en asseurance les choses plus grandes, mesme salut et vie éternelle. Ce n'est ' pas donc une legiere exercitation et de petite importance pour nostre foy, qu'espérer de Dieu les choses qui ont accoustumé de nous tant faire soucier et tourmenter. Et avons beaucoup profité, quand nous sommes delivi'ez de ceste infidélité, laquelle est (piasi enracinée jusques aux oz do tous les hommes. Ce qu'aucuns transfèrent cecy au pain supersubstantiel, il ne me semble pas fort convenable à la sentence de Jésus Christ : et mesme si en ceste vie fragile et caduque nous n'attribuyons k Dieu office de Père nourricier, l'oraison manqueroit et seroit comme rompue en partie. La raison qu'ils amènent est trop profane : c'est qu'il n'est point convenable que les enfans de Dieu, ([ui doivent estre spirituels, non seulement appliquent leurs désirs aux choses terrestres, mais y enveloppent aussi Dieu avec eux. Voire, comme si sa bénédiction et faveur paternelle ne reluisoit pas mesmes au boire et manger qu'il nous donne : ou qu'il fust escrit en vain, que le service que nous luy rendons, a les promesses tant de la vie présente que de celle qui est à venir (1 Tim. 4, 8). Or combien que la remission des péchez soit plus prefieuse que la nourriture des corps, toutesfois Jésus Christ a mis en premier lieu ce qui estoit le moindre, pour nous eslever pefit à petit aux deux requestes suy vantes, lesquelles sont spéciales pour la vie céleste. En quoy il a supporté notre lardiveié. Or il nous ordonne de prier

pour nostre pain quotidien, afin que nous soyons contens de la portion que le Père céleste distribue à chacun : et que nous ne pourchassions nul gain par artifice ou finesse illicites. Cependant nous avons à noter que le pain est fait nostre par titre de donation : veu qu'il n'y a ny inilustrie, ne labeur, comme dit Moyse, qui nous puisse rien acquérir, si la bénédiction de Dieu ne s'eslargit sur nous (Lev. i6, 20) : mesmes que nulle quantité de vivres ne nous profiteroit rien, si elle ne nous estoit tournée en aliment par la bonté de Dieu. Dont il s'ensuyt que ceste sienne libéralité n'est pas moins nécessaire aux riches qu'aux povres : veu qu'ayans leurs greniers et caves bien remplies, ils defaudroyent comme secs et vuydes, si sa grâce ne leur donnoit à jouir de leur pain. Ce mot d'Aujourdhuy ou journellement (comme il est en l'autre Evangeliste) item, ce mot de Quotidien, doivent servir à brider toute cupidité desordonnée des choses transitoires, à laquelle nous sommes trop bouillans : et surtout d'autant qu'elle attire d'autres maux avec soy; c'est que si nous avons abondance, nous la jettons à l'abandon en volupté, délices, parades, et autres espèces de superrtuité et dissolution. Parquoy il nous est ordonné de requérir seulement ce qui suffist à nostre nécessité, comme au jour la journée: et avec telle fiance que quand le Père céleste nous aura aujourdhuy nourris, il ne nous oubliera non plus demain. Parquoy, quelque affiuence de biens, ou grande prouvision et feficité que nous ayons, encore (pie tous noz greniers et celliers soyent pleins, il nous faut tousjours neantmoins demander nostre pain quotidien, pensans et estans pleinement persuadez que toute substance n'est rien, sinon d'autant que nostre Seigneur la rend fertile et vertueuse en espandant sa bénédiction dessus : et que celle mesme qui est en nostre main, n'est point nostre, sinon d'autant qu'il plaist à Dieu d'heure en heure nous en départir et donner l'usage. Et pource que l'arrogance des hommes ne se laisse point aisément persuader cela, le Seigneur tesmoigne qu'il en a baillé un exemple notable pour tout jamais, en repaissant au désert son peuple de la Manne, afin de nous advertir que l'homme ne vit pas du pain seulement, mais plustost de la paroUe sortant de sa bouche (Deut. 8. 3: Matth. 4, 4). Par laquelle sentence il signifie que c'est sa seule vertu, par laqueUe sont soustenues et les vies et les forces : combien qu'icelle nous soit dispensée sous elemens corporels. Comme aussi par le contraire il nous le demonstre, quand il brise la force du pain, tellement que ceux qui mangent languissent de famine (Lev. 26, 26): et oste la substance à l'eau, tellement que ceux qui boyvent desechent de soif. Et ceux qui non contens de leur pain quotidien, mais ayans le cœur à cupidité et avarice,

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