‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 440 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

les autres de leur propre industrie. Quand en un autre passage (Jean 6, 70) il met Judas au nombre des esleus, combien qu'il fust diable, cela se raporte à l'office d'Apostre, lequel combien qu'il soit comme un miroir de la faveur de Dieu, selon que sainct Paul le recognoit souvent en sa personne : toutesfois si n'emporte-il pas avec soy l'espérance du salut éternel. Judas donc se portant desloyaument en sa charge, a pu estre pire qu'un diable : mais de ceux que Jésus Christ a unis à son corps, il ne soulîrira point que nul périsse (Jean 10, 28): veu que pour maintenir leur salut il des})loyera la puissance de Dieu, laquelle est plus forte cpe toutes choses : selon qu'il a promis. Quant à ce qu'il dit ailleurs, Père, rien de tout ce que tu m'as donné n'est péri, sinon le fils de perdition (Jean 17, 12): combien que ce soit une locution impropre, toutesfois elle n'a nulle ambiguïté. La somme est, que Dieu crée par adoption gratuite ceux qu'il veut avoir pour enfans : et que la cause intrinsèque (comme on dit) de l'élection gist en luy, veu qu'il n'a regard qu'à son bon plaisir.

8. Mais quelcun me dira que sainct Ambroise, Hierome, Origene ont escrit que Dieu distribue sa grâce entre les hommes, selon qu'il cognoist qu'un chacun en usera bien. Je concède encore davantage, que sainct Augustin a esté en la mesme opinion : mais après avoir mieux 'profité en la cognoissance de l'Escriture, non seulement il la retracte comme fausse, mais la réfute fort et ferme. Et mesme en taxant les Pelagiens de ce qu'ils persistoycnt en cest erreur, use de ces paroUes : Qui est-ce qui ne s'esmerveilleroit, que ceste si grande subtilité a defailly à l'Apostre ? Car ayant mis en avant le cas qui estoit fort estrange, touchant Esau et Jacob, et ayant formé ceste question, Quoydonc? Y a-il iniquité en Dieu? il avoit à respondre, que Dieu avoit prévu les mérites de l'un et de l'autre, s'il se fiist voulu brièvement despescher. Or il ne dit pas cela: mais il réduit tout au jugement et à la miséricorde de Dieu*^ (Rom. 9, 14). Et en un autre passage, après avoir monstre que rhomme n'a nul mérite devant l'élection: L'argument, dit-il, que font aucuns, de la prescience de Dieu contre sa grâce, est icy abbatu comme frivole. Ils disent que nous sommes esleus devant la création du monde, pource que Dieu a prévu que nous serions bons, et non pas qu'il nous feroit tels. Mais luy ne dit pas ainsi, en disant. Vous ne m'avez pas esleu, mais je vous ay esleus; car s'il nous eust esleu pource (|u'il prevoyoit que nous serions bons, il eust aussi preveu que nous l'eussions esleu** (Jean 15, 16). Que le tesmoignage de sainct Augustin vaille quelque chose envers ceux qui s'arrestent volontiers à l'authorité des Pères; combien que sainct Augustin ne souffre pas d'estre dejoint

d'avec les autres Docteurs anciens, mais remonstre que les . Pelagiens luy faisoyent tort en le chargeant d'estre seul de son opinion. Il allègue donc au livre De la prédestination des Saincts, chapitre 19, le dire de sainct Ambroise, que Jésus Christ appelle ceux ausquels il veut faire mercy. Item un autre. Si Dieu eust voulu, il eust rendu dévots ceux qui ne l'estoyent pas : mais il appelle ceux que bon luy semble, et convertit ceux qu'il veut. Si je vouloye composer un volume entier des .sentences de sainct Augustin, elles me suffiroyent pour traiter cest argument: mais je ne veux point charger les lecteurs de si grande prolixité. Mais posons le cas que sainct Augustin ne sainct AmlDroise ne parlent point, et considérons la chose en soy. Sainct Paul avoit meu une question fort difficile: assavoir si Dieu fait justement en ne faisant grâce sinon à qui bon luy semble. Il la pouvoit soudre en un mot, en prétendant que Dieu considère les œuvres Pom'quoy donc ne faisoit-il cela '? pourquoy continue-il tellement son propos, qu'il nous laisse en une mesme difficulté ? 11 n'y a autre raison, sinon qu'il ne le devoit pas faire. Car le sainct Esprit, qui parloit par sa bouche, n'eust rien laissé par oubly. Il respond donc sans tergiversation, que Dieu accepte en grâce ses esleus, pource qu'il luy plaist: qu'il leur fait miséricorde, pource qu'il luy plaist. Car ce tesmoignage de Moyse qu'il allègue, j'auray pitié de celuy dont j'auray pitié, et feray miséricorde à celuy auquel je ferai miséricorde (Ex. 33, 19): vaut autant comme s'il disoit, que Dieu n'est esmeu d'autre cause à pitié et bonté, sinon pource qu'il le veut. Pourtant ce que dit sainct Augustin en un autre lieu, demeure vray : que la grâce de Dieu ne trouve nul qu'elle doyve eslire, mais qu'elle fait les hommes propres à estre esleus*^.

9. Car je ne me soucie pas de ceste subtilité de Thomas d'Aquin : c'est que combien que la prescience des mérites ne puisse estre nommée Cause de la prédestination, du costé de Dieu, toutesfois qu'on la peut ainsi appeller de nostre part. Comme quand il est dit, que Dieu a prédestiné ses esleus à recevoir gloire par leurs mérites, pource qu'il a voulu leur donner la grâce par laquelle ils méritent ceste gloire^*". Aucontraire, puis que Dieu ne veut point que nous considérions rien en nostre élection, que sa pure bonté, c'est une affectation perverse, de vouloir regarder quelque chose davantage. Que si je vouloye contendre par subtilité, j'auroye bien de quoy rabbattre ceste sophisterie de Thomas. Il argue que la gloire est aucunement preordonnée aux esleus pour leurs mérites, pource que Dieu leur donne premièrement la grâce pour la mériter. Mais que sera-ce, si je réplique aucontraire, que la grâce du sainct Esprit que donne nostre Seigneur aux siens.

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