LIVRE III
Pourquoy l'a-il voulu"? c'est demander une chose plus grande et plus haute que la volonté de Dieu : ce qui ne se peut trouver. Pourtant, que la témérité humaine se modère, et qu'elle ne cherche ce qui n'est point, de peur de ne trouver point ce qui est. Ceste hride sera l)icn poiu" retenir tous ceux qui voudront méditer les secrets de Dieu en révérence. Contre les iniques, qui ne se soucient de mesdire de Dieu apertement, le Seigneur se défendra assez jiar sa justice, sans que nous luy servions d'advocats, (luand en ostant toutes tergiversations à leurs consciences, il les prescrira et conveincra jusques là, qu'elles ne pourront eschapper. Toutesfois en parlant ainsi, nous n'approuvons pas la resverie des Théologiens Papistes, touchant la puissance ahsolue de Dieu : car ce qu'ils en gergonnent est profane, et pourtant nous doit estre en deteslation. Nous n'imaginons point aussi un Dieu qui n'ait nulle loy, veu qu'il est loy à soy-mesme. Et de fait, comme dit Platon, les hommes estans sujets à mauvaises cupiditez ont hesoin de loy : mais la volonté de Dieu, entant qu'elle est pure de tous vices, et mesmes est la reigle souveraine de perfection, est la loy de toutes loix. Mais nous disons cependant, que Dieu n'est pas contahlc envers nous, pour rendre raison de ce qu'il fait: et d'autre part, nous ne sommes pas juges idoines ne competens, pour prononcer de ceste matière selon nostre sens. Parquoy si nous attendons plus 'qu'il ne nous est licite, ceste menace du Pseaume nous doit effrayer, que Dieu demeurera vainqueur quand il sera jugé par les liommes mortels (Ps. 51, 6).
3. Yoila comment Dieu peut reprimer ses ennemis en se taisant. Mais afin que nous n'endurions qu'ils ayent son sainct Nom en moquerie, il nous donne armures en sa parolle, pour résister à leur fureur. Pourtant si quelcun nous assaut de ce propos, pourquoy c'est que Dieu en a prédestinez aucuns à damnation, lesquels ne l'avoyent point mérité, veu qu'ils n'estoyent pas encore: nous luy demanderons d'autre part en quoy c'est qu'il pense Dieu estre redevahle à l'homme, s'il l'estime en sa nature. Puis que nous sommes tons corrompus et contaminez de vices, il ne se peut faire que Dieu ne nous ait en hayne : et ce non pas d'une cruauté tyrannique, mais par une équité raisonnable. Si ainsi est que tous hommes, de leur comiition naturelle, soyent coulpables de condanmation mortelle, de quelle iniquité, je vous prie, se plaindront ceux lesquels Dieu a prédestinez à mort? Que tous les enfans d'Adam viennent en avant pour contendre et débattre contre leur Créateur, de ce que par sa providence éternelle, devant leur nativité ils ont esté dévouez k calamité penieluelle: quand Dieu, au contraire, les aura amenez à se recognoistre, que pourront-ils murmurer
contre cela? S'ils sont tous prins d'une masse corrompue, ce n'est point de merveilles s'ils sont assujettis a damnation. Qu'ils n'accusent point donc Dieu d'inifjuité, d'autant que par son jugement éternel ils sont ordonnez a damnation, à laquelle leur nature mesme les mené, ce qu'ils sentent maugré qu'ils en ayent. Dont il appert combien leur appétit de se rebecquer est pervers, veu qu'à leur escient ils suppriment ce qu'ils sont contraints de recognoistre : c'est qu'ils trouvent la cause de leur damnation en eux. Ainsi, quoy qu'ils j)allient, ils ne se peuvent absoudre. Quand donc je leur confesseray cent fois ce qui est tresvray, que Dieu est autheur de leur danmation, ils n'effaceront point pourtant leur crime, lequel est engravé en leur conscience, et leur vient devant les yeux à chacune fois.
4. Ils répliquent derechef, assavoir s'ils n'avoycnt point esté prédestinez par ordonnance de Dieu à ceste corruption, laquelle nous disons estre cause de leur ruyne. Car si ainsi est, quand ils périssent en leur corruption, ce n'est autre chose sinon qu'ils portent la calamité en laquelle Adam par le vouloir de Dieu est trebusché et a précipité tous ses successeurs. Dieu ne sera-il pas donc injuste de se jouer ainsi cruellement de ses créatures ? Pour response je confesse que ca esté par le vouloir de Dieu, que tous les enfans d'Adam sont cheus en ceste misère, en laquelle ils sont maintenant détenus. Et c'est ce que je tlisoye du commencement, qu'il faut tousjours revenir au seul plaisir de Dieu, duquel il tient la cause cachée en soy-mesme : mais il ne s'ensuit pas qu'on puisse ainsi detracter de Dieu: car nous viendrons au devant avec sainct Paul en^ceste manière, 0 homme ! qui es-tu qui puisses plaider avec Dieu ? Le pot dira-il à son potier qui l'a fait, pourquoy il l'a ainsi formé ? Le potier n'a-il point puissance de faire d'une mesme masse de terre un vaisseau honnorable, et l'autre sordide (Rom. 9, 20. 21) ? ils nieront que la justice de Dieu soit ainsi droitement défendue : mais que c'est un suliterfuge, tel qu'ont coustume de chercher ceux qui n'ont point excuse suffisante: car il semble que cela n'est rien dire, sinon que la puissance de Dieu ne peut estre empcschée de faire tout ce que bon luy semble. Je dy que c'est bien autre chose. Car quelle raison peut-on amener plus ferme et solide, que de nous admonnester à penser qui est Dieu? Car comment celuy qui est Juge du monde pourroit-il commettre quelque iniquité? Si c'est le propre de sa nature de faire justice, il ayme icelle justi-'c naturellement, et hait toute iniquité. Pourtant l'Apostre n'a point cherché quelque cachette, comme s'il eust esté surprins au destroit: mais il a voulu monstrer que la justice de Dieu est plus haute et excellente que de devoir estre réduite à la mesure humaine, ou estre comprinse en la petitesse de l'entendement des