LIVRE III
telle condition, qu'il deust après faire tout ce qu'il ïaH, qu'on ne luy peut imputer à faute les choses lesquelles il ne peut éviter, et ausquelles il est astreint par le vouloir de Dieu. Advisons donc comment se pourra soudre ceste difficulté. Premièrement, il faut que nous tenions tous pour résolu ce que dit Solomon: que Dieu a crée toutes choses à cause de soy-mesme, voire l'inique au jour de sa perdition (Prov. 10, 4). Pourtant, comme ainsi soit que la disposition iie toutes choses soit en la main de Dieu, et qu'il puisse envoyer la vie ou la mort <à son plaisir: il dispense et ordonne par son conseil, qu'aucuns dés le ventre de leur mère soyent destinez certainement cà mort éternelle, afm de glorifier son nom en leur perdition. Si quelcun pour excuser Dieu, allègue que par sa providence il ne leur impose nulle nécessité, mais que voyant de quelle perversité ils seront, il les crée à ceste condition: cestuy-Li dira bien quelque chose, mais ce ne sera pas tout. Les anciens Docteurs s'aidoyent bien aucunesfois de ceste solution: mais c'est comme en doutant. Les Sorboniques s'y arrestent entièrement, comme s'il n'y avoit que répliquer à rencontre. Or de ma part, je concederoye bien que la prescience seule n'apporte nulle nécessité aux créatures, combien que tous ne l'accorderont pas : car il y en a qui la font cause de toutes choses. Mais il me semble que Laurent Valle, combien qu'il ne fust pas autrement homme fort exercé en l'Escriture, a plus subtilement distingué : lequel demonstre ceste contention estre vaine, d'autant que la vie et la mort sont actions de la volonté de Dieu, plustost que de sa prescience. Si Dieu prevoyoit seulement ce qui advient aux hommes, sans le disposer et ordonner par son bon plaisir, ceste question ne seroit pas agitée sans propos : assavoir quelle nécessité induiroit la providence de Dieu. Mais puis qu'il ne voit les choses advenir pour autre raison, sinon pource qu'il a déterminé qu'elles advinssent : c'est folie de disputer et débattre que fait sa prescience, quand il appert que le tout advient par son ordonnance et disposition.
7. Les adversaires allèguent qu'on ne trouvera point cecy exprimé de mot à mot, que Dieu eust déterminé qu'Adam deust trebusclier en ruine mortelle, voire comme si en se rendant tesmoignage par l'Escriture qu'il fait toutes choses qu'il veut, il avoit créé la plus noble de toutes ses créatures sans ordonner à quelle fin ne condition. Ils disent qu'Adam a esté créé avec son franc arbitre pour se donner telle fortune qu'il voudroit: et que Dieu n'avoit rien déterminé de luy, sinon de le traiter selon ses mérites. Si une si froide invention est receue, où sera la puissance infinie de Dieu, par laquelle il dispose toutes choses selon son conseil secret : lequel ne dépend point d'ailleurs ? Tant y a que mau-
gré leurs dents la prédestination de Dieu se demonstre en toute la lignée d'Adam, car il n'est pas advenu naturellement que tous decheussent de leur salut par la taute d'un. Qu'estce qui les empesche de confesser du premier homme, ce qu'ils sont contraints en despit d'eux, accorder de tout le genre humain? Car pourquoy perdroyent-ils leur peine à tergiverser ? L'Escriture prononce haut et clair, que toutes créatures mortelles ont esté asservies à la mort en la personne d'un homme. Puis que cela ne peut estre attribué à nature, il faut bien qu'il soit provenu du conseil admirable de Dieu. C'est une trop lourde inadvertence, que ces advocats qui s'ingèrent pour maintenir la justice de Dieu, s'aiTestent tout court à un festu, et qu'ils sautent par dessus des grosses trabes. Je leur demande derechef, dont il est advenu que la cheute d'Adam ait enveloppé avec soy tant de peuples avec leurs enfans sans aucun remède, sinon qu'il a pieu ainsi à Dieu. Il faut que ces langues tant habiles à babiller deviennent muettes en cest endroit. Je confesse que ce décret nous doit espovanter: toutesfois on ne peut nier que Dieu n'ait preveu devant que créer l'homme, à quelle fin il devoit venir : et ne l'ait preveu, pource qu'il l'avoit ainsi ordonné en son conseil. Si quelcun accuse icy la previdence de Dieu, il fait témérairement. Car à quel propos sera blasmé le Juge céleste, pour n'avoir point ignoré les choses qui devoyent estre? S'il y a donc plainte aucune, ou juste, ou de quelque apparence, elle s'adresse plustost à son ordonnance. Or ce que je dy ne doit sembler advis estre estrange : c'est que Dieu non seulement a preveu la cheute du premier homme, et en icelle la ruine de toute sa postérité, mais qu'il l'a ainsi voulu. Car comme il appartient a sa sagesse d'avoir la prescience de toutes choses futures, aussi il appartient à sa puissance de rcgir et gouverner tout par sa main. Et sainct Augustin décide et Hquide tresbien ceste questions^ comme beaucoup d'autres. Nous confessons à salut ce que nous croyons droitement, que Dieu qui est Seigneur et Maistre de toutes choses, et qui a créé toutes choses bonnes, et a cognu que le mal proviendroit du bien, et aussi cognu qu'il appartenoit à sa bonté toute puissante de convertir le mal en bien, plustost que de ne permettre point qu'il y eust nul mal : a disposé tellement la vie des Anges et des hommes, qu'il a voulu monstrer en premier lieu ce que pouvoit le franc arbitre, et puis après ce que pouvoit le bénéfice de sa grâce, et son juste jugement.
8. Aucuns recourent icy à la différence de Volonté et Permission, disant que les iniques périssent. Dieu le permettant, mais non pas le voulant. Mais pourquoy dirons-nous qu'il le permet, sinon pource qu'il le veut ? Combien que