‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 454 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

vez sera plus grieve, de ce qu'ils ont rejette le tesmoignage de l'amour de Dieu. Et de t'ait aussi Dieu retire d'eux la vertu de son Esjjrit. pour donner plus de lustre à sa grâce. Dont il s'ensuit que la vocation intérieure est un gage de salut, qui ne peut mentir. A quoy se rapporte le dire de sainct Jean, Nous cognoissons (lue nous sommes ses enfans, par l'Esprit qu'il nous a donné (1 Jean 3, 2i). Et afin que la chair ne se glorifie qu'elle luy respond estant api)ellée : il alîerme que nous n'avons nulles oreilles a ouyr, et nuls yeux à voir, sinon qu'il nous les ait formez. Davantage, qu'il nous les forme, non pas selon qu'un chacun en est digue '• mais selon son élection. De quoy nous avons un exemple notable en sainct Luc, où il est dit (lue les Juifs et Gentils communément ouyrent la prédication de sainct Paul. Or comme ainsi soit (|ue tous fussent enseignez d'une mes me doctrine, il est dit que ceux ont creu, que Dieu avoit ordonnez à vie éternelle (Act. 13, 48). N'aurions-nous pas honte de nier que la vocation ne soit gratuite, en laquelle règne la seule élection depuis un bout jusques a l'autre ?

3. Il nous faut icy donner garde de deux erreurs. Car les uns font l'homme compagnon de Dieu, pour ratifier l'élection de Dieu en s'y accordant. Ainsi, selon eux, la volonté de l'homme seroit par dessus le conseil de Dieu. Gomme si l'Escriturc disoit seulement, (lu'il nous est donné de pouvoir croire : et non pas plustost, que la foy pleinement est don de Dieu. Les autres, je ne say pas de quelle raison estans induits, suspendent l'élection, de la foy : comme s'il n'y avoit point de certitude ne fermeté jusques à ce qu'on croye. Or il est bien vray qu'à nostre regard elle est confermée en croyant, et que le conseil de Dieu, qui auparavant estoit caché, nous est manifesté: mais cependant gardonsnous d'entendre autre chose que ce que nous avons dit par cy devant, assavoir que l'adoption de Dieu, laquelle nous estoit incognue, nous est approuvée et comme seellée. Mais c'est taussement parler, que l'élection commence d'avo ir son efficace lors que nous recevons l'Evangile, et qu'elle prend de là sa vigueur. Quant à nous, comme j'ay dit, il nous faut prendre la certitude d'icelle de l'Evangile : pource que si nous attentons de pénétrer au décret éternel de Dieu, ce nous sera un abysme pour nous engloutir. Mais après que Dieu nous a testifié et fait cognoistre tiue nous sommes de ses esleus, il convient monter plus haut, de peur que l'effect n'ensevelisse sa cause. Car il n'y a rien plus desraisonnable, quand l'Escriture nous dit qu'il nous a illuminez selon qu'il nous avoit esleus, que ceste clairté nous esblouisse tellement les yeux, (lue nous refusions de penser à nostre élection. Je ne nie pas cependant que pour estre certains de nostre salut il ne nous faille commencer par

la Parolle, et que toute nostre fiance ne s'y doive appuyer et s'y reposer, pour invoquer Dieu comme nostre Père. Car ceux qui appetent de voltiger sus les nues pour s'asseurer du conseil de Dieu, lequel il nous a mis au c.eur et en la bouche (Deut. 30, 14), pervertissent tout ordre. Il est donc besoin de refréner nostre témérité par sobriété de foy, afin que Dieu nous soit tesmoin suffisant de sa grâce occulte, quand il la nous declaire par sa parolle : moyennant que ce canal, duquel nous sommes rassasiez, n'empesche point que la vraye source ne retienne l'honneur qui luy appartient.

4. Or comme ceux qui enseignent la vertu et fermeté de l'élection dépendre de la foy, par laquelle nous sentons qu'elle nous appartient, font perversement : aussi d'autre part nous tiendrons un tres-bon ordre, si en cherchant d'avoir certitude de nostre élection, nous nou'^ arrestons à ces signes, qui en sont certains tesmoignages. Le diable n'a nulle plus grieve tentation ne périlleuse pour esbranler les fidèles, que quand les inquiétant de doute de leur élection, il les solicite d'une folle cupidité de la chercher hors de la voye. J'appelle chercher hors de la voye, quand le povre homme s'efforce d'entrer aux secrets incompréhensibles de la sagesse divine, et pour savoir ce qui a esté ordonné de luy au jugement de Dieu, cherche depuis le commencement d'éternité. Car lors il se précipite comme en un gouffre profond pour se noyer : il s'empestre comme en des pièges, dont il ne se pourra jamais desvelopper: et entre comme en un abysme de ténèbres, dont il ne pourra jamais sortir. Car c'est bien raison fine l'outrecuidance de l'entendement humain soit ainsi punie d'une horrible ruine, quand elle attente de s'eslever par sa vertu à la hautem* de la sagesse divine. Or ceste tentation que j'ay dite est d'autant plus pernicieuse, que nous y sommes quasi tous enclins. Car il y en a bien peu lesquels ne soyent touchez en leurs cœurs de ceste cogitation. Dont est-ce que tu as salut, sinon de l'élection de Dieu ? Et ceste élection comment t'est-elle révélée? Quand ceste pensée a une fois occupé lieu en l'homme, ou elle le tourmente merveilleusement : ou elle le rend du tout estonné et abbatu. Je ne veux avoir argument plus propre à monstrer combien perversement telle manière de gens imagine la prédestination. Car l'esprit de l'homme ne peut estre infecté d'erreur plus pestiient, que quand la conscience est troublée de sa tranquillité et repos qu'elle doit avoir avec Dieu. Ceste matière est comme une mer: en laquelle si nous craignons de périr, gardons nous sur toutes choses de ce rocher, auquel on ne peut ahurter sans malencontre. Combien toutesfois que ceste dispute de prédestination soit estimée comme mie mer dangereuse, si est-ce que la na\igation

Page 1