LIVRE III
main "*'. Mais par la procédure de son oraison on voit bien comment il s'est ainsi abusé. Car pource qu'il fondoit l'élection sm' le mérite des œuvres, il avoit assez de matière à espovanter les hommes, et les mettre en deffiance : de les eonfermer il no pouvoit, pource qu'il ne les renvoyoit point à la fiance de la bonté de Dieu. Par cela les fidèles peuvent avoir quelque goust de ce que nous avons dit au commencement : assavoir que la prédestination, si elle est bien méditée, n'est pas pour troubler ou esbranler la foy, mais plustost pour la eonfermer tresbien. Toutesfoisje ne nie pas que le sainct Esprit n'approprie quelque fois les mots à la rudesse de nostre sens : comme quand il dit, Ils ne seront point au conseil de mon peuple, ils ne seront point escrits au roUe de mes serviteurs (Ezech. 13, 9) : car c'est comme s'il commençoit d'escrire au li^TC de vie ceux qu'il veut advouer pour siens : comme ainsi soit que selon le tesmoignage de Jésus Christ (Luc 10, 20; Phil. 4, 3), les noms des enftms de Dieu ayent esté dés le commencement enregistrez au livre de vie. Mais par ces mots est signifiée la rejection des, Juifs, qu'on avoit estimez pour un temps estre les pilliers de l'Eglise : suyvant ce qui est dit au Pseaume, Qu'ils soyent effacez du livre de vie, et ne sovent escrits avec les justes (Ps. 69, 29).
10. Or les esleus ne sont point tous assemblez par la vocation du Seigneur au trouppeau de Christ, ne dés le ventre de leur mère, n'en un mesme temps, mais comme il plaist à Dieu de leur dispenser sa grâce. Devant donc qu'ils soyent convertiz à ce souverain Pasteur, ils errent comme les autres, et sont dispersez en la dissipation universelle de ce monde, et ne différent en rien des autres, sinon que Dieu par une miséricorde singulière les conserve, de peur qu'ils ne tresbuschent en ruine éternelle. Si nous regardons donc en eux, nous verrons la race d'Adam, laquelle ne peut sentir que la perversité de son origine. De ce qu'ils ne tombent point en impieté désespérée, cela ne se fait point par quelque bonté naturelle : mais pource que l'œil du Seigneur veille sur leur salut, et sa main est estendue pour les y conduire. Car ceux qui imaginent qu'ils ont je ne say quelle semence d'élection enracinée en leurs cœurs dés la nativité, et que par cela ils sont enclins tousjours à la crainte de Dieu, n'ont nulle authorité de l'Escriture pour prouver leur opinion : et l'expérience mesme les redargue. Ils produisent bien quelques exemples, pour prouver qu'aucuns des esleus n'ont point du tout esté sans religion devant qu'estre droitement illuminez : car ils allèguent que sainct Paul a esté irrépréhensible en son Pharisaisme (Phil. 3, o. 6) : que Cornille le Centenier a esté agréable à Dieu par ses prières et oraisons (Act. 10, 2). De sainct
Paul, je leur concède ce qu'ils disent : de Cornille, je dy qu'ils s'abusent : car il estoit desja lors régénéré et illuminé, tellement qu'il ne luy defailloit plus rien, sinon ime plus claire révélation de l'Evangile. Mais encore qu'est-ce qu'ils obtiendront en la fin : quand nous leur accorderons d'une douzaine? conclurront-ils que tous les esleus de Dieu ont eu un mesme esprit? C'est autant comme si quelcun ayant demonstré l'intégrité de Socrates, Aristides, Xenocrates, Scipion, Curius, Camillus et autres Payens, vouloit inférer par cela, que tous ceux, qui ont esté aveuglez en idolâtrie, ont esté de saincte vie et entière. Outre ce que leur argument ne vaut rien, l'Escriture leur contredit apertement en plusieurs lieux. Car l'estat que descrit sainct Paul avoir esté entre les Ephesiens devant leur régénération, ne monstre pas un seul grain de ceste semence : Vous estiez, dit-il, morts en vices et péchez, esquels vous cheminiez selon ce monde, et selon le diable, lequel besongne maintenant aux rebelles, entre lesquels nous estions auparavant, suyvans les concupiscences de nostre chair, et faisans ce que bon nous sembloit, et estions tous naturellement héritiers de l'ire de Dieu comme les autres (Ephes. 2, 1 — 3). Item, Qu'il vous souvienne que vous avez esté ((uel(|ue fois sans espérance, et sans Dieu en ce monde (Ephes. 2, 12). Item, Vous estiez quelque fois ténèbres : maintenant estans lumière en Dieu, cheminez comme enfans de lumière (Ephes. 0, 8). Us diront, possible, que cela se doit référer à l'ignorance de vérité : en laquelle ils confessent bien les esleus estre détenus devant leur vocation; combien que cela est une calomnie impudente, veu que sainct Paul infère de ce propos, que les Ephesiens ne doyvent plus mentir ne desrober (Ephes. 4, 23. 28). Mais encore que nous leur concédions, que respondront-ils à d'autres passages? comme quand ayant dénoncé aux Corinthiens, que les idolâtres, paillars, adultères, effeminez. bougres, larrons et avaricieux ne posséderont point le royaume de Dieu, il adjouste incontinent, qu'ils ont esté enveloppez en ces crimes devant qu'avoir cogneu Christ : mais que maintenant ils en sont nettoyez par son sang, et délivrez par son Esprit (1 Cor. 6, 9—11). Item aux Romains, Comme vous avez abandonné voz membres au service d'immondicité et iniquité, maintenant adonnez-les au service de justice ; car quel fruit avez-vous eu de vostre vie précédente, de laquelle vous avez honte (Rom. 6, 19— 21)? etc.
11, Qu'eUe semence d'élection, je vous prie, fructifioit en ceux lesquels menans une vie du tout meschante et vilaine, quasi d'une malice désespérée s'estoyent abandonnez au vice le plus exécrable du monde? Si l'Apostre eust voulu parler à la manière de ces nouveaux doc-