LIVRE III
d'aucuns desquels il cognoit la cécité en devoir estre augmentée. Pour(iuoy est-ce qu'il faisoit faire tant de messages à Pharaon? Estoit-ce pource qu'il esperast pouvoir adoucir son cœur, envoyant ambassade sur ambassade ? Mais devant que commencer il savoit quelle issue il en viendroit, et Tavoit prédit: Va, disoit-il à Moyse, et expose luy ma volonté: mais j'cndm'ciray son cœur, afin qu'il n'obtempère point (Ex. 4,21). En telle sorte suscitant Ezechiel, il l'advertist qu'il l'envoyé à un peuple rebelle et obstiné, afin (ju'il ne s'estonne quand il trouvera leurs aureillcs sourdes (Ezech. 2, 3; 12,2). 11 prédit pareillement k Jeremie, que sa doctrine sera comme feu, pour perdre et dissiper le peuple comme paille (Jer. 1, 10). Mais la prophétie que nous avons en Isaie, presse encore plus fort ; car le Seigneur l'envoyé avec ce mandement. Va, et dy aux enfans d'Israël, Oyez en oyant, et n'entendez point: voyez et ne cognoissez point. Emlurcy le cœur de ce peuple, estouppe ses aureilles et bande ses yeux, de peur qu'il ne voye, et escoute, et entende, et qu'il soit converty pour estre sauvé (Is. 6, 9. 10). Voila comment il leur adresse .sa paroUe, mais c'est pour les faire plus sourds: il allume la clarté, mais c'est pour les rendre plus aveugles : Il leur présente la doctrine, mais c'est pour les rendre plus estourdis: il leur donne remède, mais c'est afin qu'ils ne guérissent. Sainct Jean allegant ceste prophétie, dit que les Juifs n'ont peu croire à la doctrine de Christ : pource que ceste malédiction de Dieu estolt sur eux (Jean 12, 39). Cela aussi ne se peut mettre en doute, que quand Dieu ne veut point illuminer quelcun, qu'il luy baille sa doctrine enveloppée afin qu'il n'y profite, mais qu'il en vienne en plus grand estonnemcnt et stupidité. Car Christ tesmoigne qu'il expose à ses Apostres seulement les paraboles dont il avoit usé entre le populaire, pource que la grâce est faite aux Apostres, de cognoistre les mystères de son royaume, et non aux autres (Matth. 13, M). Qu'est-ce que veut le Seigneur, en enseignant ceux desquels il se donne garde de n'estre entendu? Considérons dont vient le vice, et nous laisserons là ceste question ; car quelque obscurité qu'il y ait en la doctrine, il y a tousjours assez de clairté pour conveincre les consciences des meschans.
U. Mais il reste encores de voir pourquoy c'est que le Seigneur fait cela : veu qu'il est certain qu'il le fait. Si on respond que cela se fait à cause que les hommes l'ont mérité pour leur perversité et ingratitude, ce sera bien et verlta,blement parlé. Mais pource que la raison de ceste diversité n'apparoist point, pourquoy il fleschit les uns en obéissance, et fait persister les autres en dureté, pour la bien résoudre, il faut venir à ce que sainct Paul a noté du tesmoignage de Moyse : c'est que Dieu dés le com-
mencement les a suscitez, afin de monstrer son Nom en toute la terre (Rom. 9, 17). Parquoy ce que les reprouvez, ayans le royaume de Dieu ouvert n'obtempèrent point, cela sera droitement rejette sur leur perversité et maUce: moyennant qu'on adjouste consequemment, qu'ils ont esté asservis à ceste perversité, d'autant que par le jugement équitable, mais Incompréhensible de Dieu, ils ont esté suscitez pour illustrer sa gloire en leur damnation. En ceste manière quand il est dit des fils d'Hely, qu'ils n'ont point escouté les admonitions salutaires de leur père, pource que le Seigneur les voulolt perdre (1 Sam. 2, 25), Il n'est pas signifié que ceste contumace ne soit venue de leur propre malice, mais Il est pareillement noté pour(}uoy c'est qu'ils ont esté délaissez en ceste contumace, veu que Dieu pouvoit amollir leurs cœurs : assavoir pource que le décret immuable de Dieu les avoit une fois destinez à perdition. A quoy aussi tend le dire de sainct Jean: c'est, combien que Jésus Christ eust fait beaucoup de miracles, que nul ne creut en luy, afin que la parolle d'Isaie fust accomplie: Seigneur, qui a creu à nostre prédication (Jean 12, 38) ? Car combien qu'il ne veuille absoudre les incrédules, comme s'ils n'estoyent point coulpables : il se contente toutesfois de ceste raison, que les hommes ne trouveront ne goust ne .saveur en la parolle de Dieu^ jusqu'à ce qu'il leur soit donné de la bien gouster. Et Jésus Christ allegant la prophétie d'Isaie, que tous seront enseignez de Dieu (Jean 6, 45), ne tend à autre fin, sinon de monstrer que les Juifs sont reprouvez et estrangez de l'Eglise, pource qu'ils ne sont point capables d'estre enseignez: n'amenant autre raison que ceste-cy, que la promesse ne leur appartient point. Ce que sainct Paul conferme, en disant que Jésus Christ qui est scandale aux Juifs, et folle aux Payens, est neantmoins la vertu et .sagesse de Dieu à ceux qui sont appeliez (1 Cor. 1, 23. 24). Car après avoir recité ce qui advient ordinairement quand l'Evangile se presche, c'est qu'il envenime les uns et est vilipendé des autres, Il adjouste qu'il n'est prisé que de ceux qui sont appeliez. Il les avoit bien un peu auparavant nommez Fidèles : mais non pas pour deroguer à la grâce de l'élection de Dieu, laquelle précède en degré : plustost il a adjouste ce membre second pour déclaration plus certaine : afin que ceux qui avoyent receu l'Evangile attribuassent la louange de leur foy à la vocation de Dieu, comme aussi il l'exprime puis après. Quand les meschans oyent cela, ils se pleignent que Dieu abuse de ses povres créatures, s'en jouant cruellement d'une puissance desordonnée , mais nous qui savons les hommes estre coulpables en tant de manières devant le throne de Dieu, que (juand il les interrogueroit de mille poincts, ils ne pourroyent respondre à un, confessons