LIVRE III
que j'en ay touché en la création de l'homme, ce me sera assez d'advertirclerechefles lecteurs combien cest erreur est brutal, de l'aire de noz esprits formez cà l'image de Dieu, un vent qui s'escoule et esvanouisse, ayant seulement végété le corps pour ceste vie caduque: secondement, de réduire a néant le temple du sainct Esprit : bref, de despouiller la partie de nous la plus noble et la plus excellente, des marques notables que Dieu y a imprimé de sa divinité, pour la declairer immortelle: et tellement pervertir tout, ([ue la condition du corps soit i)lus pretieuse (lue celle de l'amc. L'Escriture parle bien autrement, laquelle compare nostre corps aune loge fragile, laquelle nous quittons et laissons en mourant. En (luoy elle monstre que l'amc est la principale partie de rbomme : comme aussi elle le discerne d'avec les besles brutes. Suyvant cela, sainct Pierre se voyant prochain de la mort, dit que le temps est venu ([u'il luy fciut quitter son tabernacle (2 Pierre 1, 14). Sainct Paul parlant des fidèles, après avoir dit que quand leur maison terrestre sera decheute, ils ont un édifice permanent au ciel, adjouste, Cependant (^ue nous habitons en la chair, nous sommes séparez de Dieu comme pèlerins : et ainsi, que nous desirons de luy estrc plus prochains par l'absence de nostre corps (2 Cor. S, 1. 4). Si les âmes ne survivoyent après nostre très pas, quel fontosme seroit-ce qui auroit Dieu présent, veu qu'il faut que ce soit une chose séparée du corps? Et l'Apostre en l'Epistre aux Hebrieux oste tous scrupules quant à cela, disant que nous sommes assemblez avec les esprits des justes (Hebr. 12, 23). Par lesquels mots il entend que nous sommes associez avec les saincts Pères, lesquels estans trespassez ne laissent pas d'honnorer Dieu en conmiun avec nous : comme de fait nous ne pouvons estre membres de Christ, sinon estans unis avec eux. Davantage, si les âmes estans despouillées des corps, ne retenoyent leur essence pour estre capables de la gloire céleste, Jésus Christ n'eust pas dit au brigand, Tu seras aujourdhuy en Paradis avec moy (Luc 23, 43). Estans munis de si bons tesmoignages et evidens, ne doutons point de recommander à l'exemple de Christ noz âmes à Dieu en mourant {Lue 23, 46): et aussi les remettre avec sainct Etienne en la garde de nostre Seigneur Jésus (Act. 7, o9), lequel n'est pas nommé sans cause le fidèle pasteur et Evesque d'icelles (1 Pierre 2, 2o). De nous enquérir plus curieusement de Testât qui est entre la mort et la résurrection, il n'est hcite ny utile. Plusieurs se tourmentent tant et plus à disputer en (luel heu les âmes sont logées, et si elles jouissent desja de la gloire promise, ou non. Or c'est folie et témérité do nous enquérir de choses incognues, plus haut que Dieu ne nous permet d'en savoir. L'Escriture après avoir dit que Christ leur est présent.
et qu'il les reçoit en Paradis pour leur donner repos et joye: à l'opposite, que les âmes des reprouvez sentent desja les tormens qu'elles méritent (Matth. o, 8. 26; Jean 12, 32), s'arreste là et ne passe point outre. Qui sera le maistre ou docteur ijui nous enseignera ce que Dieu nous a celé ? La question quant au lieu, est bien frivole et sotte : veu que nous savons que l'ame n'a pas ses mesures de long et de large, comme le corps. Ce (lue la retraite bien-heureuse des saincts esprits est nommée le sein ou giron d'Abraham, c'est bien assez : d'autant que par là ncius sommes instruits qu'en sortans de ce pèlerinage terrien nous sommes receus du Père de tous les fidèles, à ce qu'il participe du fruit de sa foy avec nous. Cependant, puis quel'Escriture veut que nous soyons en suspens jusques à la venue de nostre Seigneur Jésus, et nous commande de l'attendre, et nous remet à ce jour-là pour recevoir la couronne de gloire, tenons-nous comme barrez en ces bornes que Dieu nous assigne, assavoir que les âmes fidèles, après avoir achevé leur terme de combatre et travailler, sont recueillies en repos, où elles attendent avec joye la fruition de la gloire promise: et ainsi, que toutes choses demeurent en suspens jusqu'à ce que Jésus Christ apparoisse pour Rédempteur. Quant aux reprouvez, il n'y a doute que leur condition ne soit conforme à ce que sainct Jude prononce de celle des diables : c'est qu'ils sont enchaînez comme malfaiteurs, jusqu'à ce qu'ils soyent traînez à la punition qui leur est apprestée (Jude 6).
7. L'erreur de ceux cjui imaginent que les âmes ne reprendront point les corps desquels elles sont à présent vestues, mais qu'il leur en sera forgé de tout nouveaux, est si énorme, que nous le devons tenir comme un monstre détestable. Les Manichéens en cest endroit ont jadis amené une raison trop frivole : c'est qu'il n'est pas raisonnable que la chair, laquelle est souillée d'immondicité, resuscite; voire comme s'il n'y avoit nulle souilleure aux âmes, lesquelles toutesfois ils confessoyent devoir estre participantes du salut éternel. C'est donques autant comme s'ils eussent dit, que ce qui est infecté des macules de péché, ne peut estre purgé. Car de l'autre resverie infernale qu'ils ont tenue, c'est que les âmes sont naturellement pollues, pource qu'elles ont leur origine du diable: je n'en parle point, comme d'une chose trop brutale ; seulement j'adverty, que tout ce que nous avons en nous indigne du ciel, n'empeschera point la résurrection, en laquelle tout sera reparé. Mesmes quand sainct Paul commande aux fidèles de se nettoyer de toute ordure de chair et d'esprit (2 Cor. 7, 1), le jugement qu'il denonce ailleurs s'ensuit quant et quant de là : assavoir que chacun recevra loyer selon ce qu'il aura fait en son corps, soit bien soit mal (2 Cor.