‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 472 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

nente nous vienne tousjours en mémoire, comme c'est la fin de nostre résurrection. De l'excellence de laquelle quand on aura dit tout ce que pourront exprimer toutes langues humaines, à grand'peine en aura-on touché la moindre partie. Car combien que l'Escriture enseigne (lue le royaume de Dieu est plein de clarté, joye, félicité et gloire, neantmoins tout ce qu'elle en dit est bien loin de nostre intelligence, et quasi enveloppé en figure, jusques à ce ([ue le jour viendra auquel le Seigneur se declairera à nous face à face. Nous savons, dit sainct Jean, ([ue nous sommes enfans de Dieu, mais il n'est pas encore apparu: quand nous serons semblables à luy, nous le verrons tel qu'il est (1 Jean 3, 2). Parquoy les Prophètes, pource qu'ils ne pouvoyent exprimer de paroUes ceste béatitude spirituelle en sa substance, l'ont descrite et quasi dépeinte sous figures corporelles. Neantmoins pource qu'il est besoin (jue nostre cœur soit enflambé en l'amour et attente d'icelle, il nous faut principalement arrester en ceste cogitation, c'est que si Dieu, comme une fontaine vive et qui ne tarit jamais, contient en soy la plénitude de tous biens, que ceux qui tendent au souverain bien et à toutes les parties de félicité, ne peuvent rien désirer outre luy. Comme nous sommes enseignez en plusieurs passages : Abraham, je suis ton loyer tresample (Gen. 13, 2). Auquel s'accorde celuy de David, L'Eternel est ma portion, mon sort m'est trèsbien escheu (Ps. 16, 5). Item, Je seray rassasié de ta veue (Ps. 17, 15). Or sainct Pierre dénonce que les fidèles sont appeliez, à ce qu'ils soyent quelque fois participans de la nature divine (2 Pierre 1, 4). Comment cela? c'est que le Seignem' sera glorifié en ses Saincts, et exalté en ceux qui ont creu à son Evangile (2 Thess. 1, 10). Si le Seigneur doit départir à ses esleus de sa gloire, vertu et justice, voire se donner à eux en pleine jouissance, et estre fait un avec eux, ce qui surmonte toute dignité, il nous faut considérer que sous ceste grâce tous biens sont comprins. Et encore quand nous aurons bien profité en ceste méditation, si nous faut-il entendre que nous sommes encore tout au bas et à la première entrée, et (jue jamais nous n'approcherons durant ceste vie à la hautesse de ce mystère. Ainsi d'autant plus devons-nous suyvre sobriété en cest endroict, de peur que si ayans oublié nostre petitesse, en prétendant de voltiger par nostre folle audace sur les nues, nous soyons opprimez de la clarté céleste. Nous sentons bien comment nous sommes tousjours fretillans en appétit desordonné de plus savoir qu'il n'est licite : dont beaucoup de (juestions frivoles et mauvaises sourdent journellement. Je nomme Questions frivoles, dont il ne se peut tirer nul profit. îMais le second est encore pire : c'est que ceux qui s'y laschent la bride, s'enve-

loppent de spéculations mortelles, et voila pour- (juoy je dy qu'elles emportent grande nuysance. Ce que l'Escriture enseigne doit estre résolu entre nous sans contredit, c'est comme Dieu distribuant ses dons au monde à ses fidèles en diverse sorte, fait luire inégalement ses rayons sur eux : que pareillement au ciel où il couronnera les mesmes dons, la mesure de gloire ne sera point égale. Car ce que sainct Paul dit de soy, ne compete pas généralement à tous : Vous estes ma gloire et ma couronne au jour de Christ (1 Thess. 2, 19). Pareillement ce que dit le Seigneur Jésus à ses Apostres, Vous serez assis sur douze throncs, pour juger les douze lignées d'Israël (Matth. 19, 28). Sainct Paul donc saclianl que Dieu glorifie au ciel ses Saincts, selon qu'il les a enrichis en la terre de ses dons spirituels, ne doute point qu'il ne doyve recevoir une couronne spéciale selon ses lal)eurs, et Jésus Christ pour magnifier la dignité de l'office aucjuel il avoit establi ses Apostres, les advertit que le fruicl leur en est réservé au ciel. Comme auparavant il avoit esté dit par Daniel, Les gens entendus luiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en justifient plusieurs seront comme estoilles a tout jamais (Dan. 12, 3). De fait en considérant attentivement l'Escriture, nous trouverons :que non seulement elle promet vie éternelle aux fidèles, mais aussi quel- (lue loyer particulier en icelle. A quoy tend ce dire de sainct Paul, que Dieu rende à Onesiphore en ce jour-là les bien-faits qu'il avoit receus de luy (2 Tim. 1, 18). Ce qui est aussi confermé par la promesse de Jésus Christ, que les disciples recevront en la vie éternelle cent fois plus qu'ils n'ont (juitté (Matth. 19, 29). En somme, comme le Seigneur Jésus par la variété des dons qu'il eslargit aux siens, commence la gloire de son corps icy bas, et l'amplifie par degrez, aussi il la parfera au ciel.

11. Or comme les enfans de Dieu doyvent recevoir cela d'un commun accord, puis qu'il leur est si bien testifié par l'Escriture, aussi faut-il qu'en chassant loin toutes questions entortillées, lesquelles ils cognoistront ne leur pouvoir tourner qu'à retardement, ils s'en tiennent tous cois entre les bornes que Dieu leur a mises. Quant à moy, non seulement je me deporte en mon [)rivé de m'enquerir de choses superflues et inutiles, mais aussi je me veux donner garde qu'en respondant à beaucoup de curiositez, je ne nourrisse le mal que je doy réprimer. Beaucoup de légers esprits estans affamez d'humeur de vent, s'enquierent quelle distance il y aura entre les Prophètes et Apostres, derechef entre les Apostres et Martyrs : en combien de degrez les Vierges précéderont les Mariez : bref, ils ne laissent nul anglet au ciel, lequel ils ne sondent avec leurs disputes. Et I puis ils entrent en fantasie dequoy servira la re-

Page 1