LIVRE IV
qu'il y en a beaucoup qui le retiennent, et autres semblables mystères.
5. Mais encore que ces plus gros abuz fussent ostez, n'est-ce point tousjours une cbose trop absurde, d'ordonner un Prestre sans luy assigner lieu? car ils n'en ordonnent point sinon pour sacrifier. Or la réception légitime d'un Prestre, est pour gouverner l'Eglise : d'un Diacre, pour estre procureur des povres. Ils ornent bien ce qu'ils font par plusieurs pompes et gestes, afin d'esmouvoir les simples à dévotion : mais dequoy profitent ces mascjucs envers toutes gens de jugement, veu «ju'il n'y a rien de solide ne de vray? Car ils usent de cérémonies lesquelles en partie ils ont prinses des Juifs, en partie forgées d'eux mesmes, desquelles il vaudroit beaucoup mieux s'abstenir. Toucbant du vray examen, du consentement du peuple, et des autres choses nécessaires, il n'en est point de nouvelles : car des mines qu'ils font, je ne m'en soucie. J'appelle Mines, toutes les folles contenances dont ils usent, pour faire semblant d'ensuyvre la façon ancienne. Les Evesques ont leurs vicaires qui examinent la doctrine de ceux qui demandent d'estre promeuz. Mais quoy? Ils interroguent s'ils savent bien leurs Messes, s'ils savent bien décliner quelque nom vulgaire, ou conjuger un verbe, ou dire la signification d'un mot, selon qu'on interrogueroit un petit enfant à l'escole : mesme de leur faire translater une seule ligne de Latin en François, il n'en est quasi point question. Qui plus est encore, ceux qui faudront en ces petis rudimens d'enfans, ne seront point rejetiez, moyennant qu'ils viennent avec quelque présent ou avec quelque reconmiandation, pour avoir faveur. C'est un acte semblable, que quand ceux qu'on doit promouvoir se présentent à l'autel, on demande par trois fois en Latin, s'il est digne : et quelcun qui ne l'a jamais veu, ou quel(|ue vallet de chambre qui n'entend point Latin, respond en Latin (lu'il est digne : tout ainsi qu'un personnage joueroit son rolle en une farce. Qu'est-ce qu'on reprendroit en ces saincts pères et vénérables prélats, sinon qu'en se jouant en si horribles sacrilèges, ils se moquent apertement de Dieu et des hommes? Mais pource qu'ils en sont dés long temps en possession, il leur semble advis que tout leur est licite. Car si quelcun ose ouvrir la bouche contre une telle meschanceté si exécrable, il est en aussi grand danger de mort comme s'il avoit commis un crime capital. Feroyent-ils cela, s'ils pensoyent qu'il y eust quelque Dieu au ciel ?
6. Quant est des collations des bénéfices, laquelle chose estoit anciennement conjoincte avec la promotion, de combien s'y portent-ils mieux? Or la façon en est diverse entre eux. Car ce ne sont pas les Evesques seulement qui confèrent les bénéfices : et encore quand ils en sont collateurs, ce n'est pas tousjours à dire que
ce soit de leur pleine puissance : mais il y en a d'autres qui en ont la présentation. Brief, chacun en a ce (ju'il en a peu butiner. Il y a puis après les nominations pour les graduez. Item, les résignations maintenant simple ;, maintenant pour cause de permutation. Item, les mandats, les préventions, et toute telle chicanerie. Quelque chose qu'il y ait, et Pape, et Légats, et Evesques, et Abbez, et Prieurs, et Chanoines, et Patrons laiz s'y portent tellement, que nul ne sauroit que reprocher à son compagnon. Je maintien cela, qu'à grand'peine il se confère un seul bénéfice entre cent en toute la Papauté, sans symonie : comme les Anciens ont deflny Symonie. Je ne dy pas (lue tous les achettent argent contant, mais qu'on m'en monstre un d'entre cinquante qui ait bénéfice, lequel il n'ait obtenu à la traverse. Les uns sont avancez par parentage, les autres par affinité, les autres par le crédit de leurs parens, les autres par leurs services : en somme, on confère les bénéfices, non pas pour prouvoir aux Eglises, mais aux hommes. Et pourtant, ils les nomment Bénéfices, par lequel mot ils dénotent assez qu'ils ne les ont point en autre estime, que comme presens faits par gratuité, ou comme recompenses. Je laisse à du'e que ce sont souvent salaires de barbiers, cuisiniers, muletiers, et autres telles canailles. Davantage, il n'y a aujourdhuy nulle matière dont il y ait tant de jtrocés ([ue pour les bénéfices : tellement qu'on diroit (lu'ils sont exposez en proye, afin que les chiens chassent après. Est-ce une chose tolerable, (ju'un homme soit appelle Pasteur d'une Eglise, laquelle il aura occupé comme si c'estoit terre gagnée des ennemis, ou laquelle il aura obtenue par procès, ou laquelle il aura achetée à prix fait, ou laquelle il aura gagnée par services deshonncstes ? Et que dirons-nous des petis en fans, lesquels les ont de leurs oncles, ou de leurs cousins, comme de succession : quelque fois mesme les bastards, de leurs pères?
7. Le peuple, comment qu'il eust esté corrompu et dépravé, se fust-il jamais tant desbordé à une licence tant désespérée ? Mais c'est encore un monstre plus vilain, qu'un seul homme, je ne dy pas quel, mais un homme qui ne se peut gouverner soy-mesme, ait cinq ou six Eglises à gouverner. On verra aujourdhuy des jeunes follets aux cours des Princes, qui auront un Archevesché, deux Eveschez et trois Abbayes. C'est chose commune, que les Chanoines soyent chargez de six ou sept bénéfices, desquels toutesfois ils n'ont nul soin, sinon d'en recevoir le revenu. Je ne leur objecteray point que la paroUc de Dieu contredit par tout à cela : car il y a long temps qu'ils ne font pas grand conte d'icelle. Je ne leur objecteray point aussi que les Conciles anciens ont fait beaucoup d'ordonnances, pour rigoureusement punir un tel desordre : car ils mesprisent bien tous les Canons et