LIVRE IV
reur des povres, recevoit ce qui estoit oiïert, pour le disU'ibuer. Maintenant de toutes ces aumosnes il n'en vient une seule maille aux povres, non plus que si on les jettoit au protond de la mer. Pourtant ils se moquent de l'Eglise avec ceste vaine couleur de mensonge dont ils usent en l'office de Diacres. Certes en iceluy ils n'ont rien de semblable avec l'institution des Apostres, ny avec l'usage ancien. Quant à l'ailministration des biens, ils l'ont transférée du tout à autre usage, et tellement ordonnée, qu'on ne sauroit rien imaginer plus desordonné. Car comme les brigans après avoir esgorgé les povres passans, en divisent le butin entre eux : ainsi ces bons preudhommes, après avoir estainct la clairté de la paroUe de Dieu, comme ayans coupé la gorge à l'Eglise, ont pensé que tout ce qui estoit dédié à saincts usages, leur estoit exposé en proye et en rapine.
l(j. Pourtant en faisant les partages, chacun a ravy ce qu'il a peu : et ainsi toute la façon ancienne a esté non seulement changée, mais du tout renversée. La principale partie est escheute aux Evesques et aux Prestres des villes : lesquels estans enrichis de ce butin, ont esté convertis en Chanoines : toutesfois il appert (jue leurs partages ont esté faits en trouble, d'autant qu'il n'y a chapitre qui n'en soit encore à plaider contre son Evesque. Quoy qu'il soit, si ontils bien prouveu cà une chose, c'est qu'il n'en revinst point un seul denier aux povres, lesquels en devoyent pour le moins avoir la moitié, comme ils avoyent eu auparavant. Car les Canons leur en assignent nommément une quatrième portion, et l'autre quatrième ils l'ordonnent à l'Evesque, afin qu'il en puisse bien-faire aux estrangiers et aux autres povres. Maintenant je laisse à penser (jue devoyent faire les Clercs de leur quatrième portion, et en quel usage ils la devoyent employer. De la dernière portion, laquelle estoit députée pour la réparation des temples et autres despenses extraordinaires, nous avons veu qu'elle estoit du tout pour les povres en temps de nécessité. Je vous prie, si ces gens avoyent une seule petite estincelle de la crainte de Dieu en leurs cœurs, pourroyent-ils vivre une seule heure en repos, veu que tout ce qu'ils mangent et boy vent et dont ils se vestent, leur provient non seulement de larrecin, mais de sacrilège? Or d'autant qu'ils ne s'esmeuvent pas fort du jugement de Dieu, je voudroye bien qu'ils pensassent que ceux ausquels ils veulent persuader que leur Hiérarchie est tant bien ordonnée que merveilles, sont hommes ayans sens et raison pour juger. Qu'ils me respondent en brief, assavoir si l'ordre des Diacres est une licence de desrober et brigander. S'ils le nient, ils seront contraints de confesser que cest ordre n'est plus entre eux, veu que la dispensation des biens Ecclésiastiques
est apertement convertie d'eux en une volerie meschante et pleine de sacrilège.
17. Mais ils usent icy d'une tresbelle couleur : car ils disent que la magnificence dont ils usent, est un moyen décent et convenable pour maintenir la dignité de l'Eglise. Et y en a d'aucuns en leur bande tant impudens, qui osent dire que quand les gens d'Eglise sont semblables aux Princes en pompes et en somptuosité, (ju'en cela sont accomplies les prophéties, lesquelles promettent (ju'il y aura une telle gloire au règne de Christ. Ce n'est pas en vain, disent-ils, que Dieu a ainsi parlé à son Eglise : Les Rois viendront et adoreront ta face, et t'apporteront des presens (Ps. 72, 10. li). Levé toy, levé : vests toy de ta force, Sion : accoustre toy des vestemens de ta gloire, .lerusalem. Chacun de Saba viendra apportant or et encens, et annonçant louange au Seigneur. Tout le bestail de Cedar te sera amené (Is. o2, 1 ; 60, 6. 7). Si je m'amuse beaucoup à redarguer ceste impudence, je crain d'estre veu inepte. Pourtant je ne veux point perdre beaucoup de parolles en vain. Toutesfois je leur demande, si quelque Juif objettoit ces tesmoignages en un mesme sens, que c'est qu'ils luy respondroyent. Certes ils reprendroyent sa bestise, d'autant qu'il transfereroit à la chair et au monde les choses qui sont spirituellement dites du règne spirituel de Jésus Christ. Car nous savons que les Prophètes nous ont représenté la gloire céleste de Dieu laquelle doit luire en l'Eglise, sous ligure des choses terriennes. Qu'ainsi soit, jamais l'Eglise n'a moins abondé de ces bénédictions externes qu'ils promettent, qu'au temps des Apostres : et toutesfois nous confessons tous, (jue le règne de Jésus Christ a esté lors en sa principale fleur. Qu'est-ce donc que signifient ces sentences des Prophètes? dira quelcun. Je respon,le sens estre tel, que tout ce qui est précieux, haut et excellent doit estre assubjetty à Dieu. Touchant ce qui est nommément dit des Rois, qu'ils submettront leurs sceptres à Jésus Christ, luy feront hommage de leurs couronnes, et lui consacreront toutes leurs richesses : quand est-ce que cela a esté plus pleinement accomply, que quand l'Empereur Theodose ayant laissé son manteau de pourpre et toute sa pompe, se vint présenter comme un simple homme du commun populaire à sainct Ambroise, pour faire pénitence solennelle? que quand luy et les autres Princes Chrestiens ont mis tant de peine, et se sont employez à conserver la pure doctrine de vérité en l'Eglise, à entretenir et garder les bons Docteurs? Or que pour ce temps-là les Prestres n'ayent point eu superfluité de richesses, ceste sentence qui est aux actes du Concile d'Aquilée, auquel presidoit sainct Ambroise, nous le remonstre assez : c'est ({ue la povreté est glorieuse et honnorable aux ministres de Jésus Christ. Certes les Evesques