LIVRE IV
sainct Paul dit que Jcsus Christ est la pierre principale, soustenant tout l'édifice, sur laquelle sont posez tous ceux qui sont édifiez en sainct temple au Seigneur (Eplies. 2, "20). Et sainct Pierre commande que nous soyons pierres vives, ayans pour fondement Jésus Christ, comme pierre excellente et esleue, pour estre conjoins et liez avec Dieu et entre nous par son moyen (1 Pierre 2, 5). Sainct Pierre, disent-ils, l'a esté par dessus les autres, d'autant qu'il a le nom en particulier. Certes j'ottroye volontiers cest honneur à sainct Pierre, qu'il soit colloque en l'édifice de l'Eglise entre les premiers: voire hien, s'ils veulent, le premier de tous les fidèles: mais je ne leur permettray point d'inférer de là qu'il ait primauté par dessus les autres. Car quelle seroit ceste façon d'argumenter, Sainct Pierre précède les autres en ardeur de zèle, en doctrine, en constance: il s'ensuit donc qu'il a prééminence sur tous ? Comme si je ne pouvoye pas inférer avec meilleure couleur qu'André précède Pierre en ordre, d'autant qu'il l'a précédé de temps, et qu'il l'a gagné et mené à Jésus Christ (Jean 1, 40. 42). Mais je laisse cela. J'accorde que sainct Pierre passe les autres : toutesfois il y a grande différence entre l'honneur de précéder, et avoir puissance sur les autres. ÎS'ous voyons bien que les Apostres ont quasi coustumierement déféré cela à sainct Pierre, qu'il parlast le premier en la congrégation, comme pour conduire les atîaires, en advertissant et exhortant ses compagnons: mais de la puissance, nous n'en lisons rien.
6. Combien que nous ne sommes pasencores en ceste dispute : tant seulement je veux monstrer pour le présent, que c'est trop sottement argué à eux, quand ils veulent establir une principauté d'un homme sur toute l'Eglise, se fondant sur le seul nom de Pierre. Car ces sottes allégations et ineptes dont ils ont voulu au commencement abuser le monde, ne sont pas dignes qu'on les recite, assavoir ([ue l'Eglise a esté fondée sur sainct Pierre, d'autant qu'il est dit. Sur ceste pierre j'edifieray mon Eglise. Ils ont pour leur bouclier, qu'aucuns des Pères les ont ainsi exposées. Mais puis que toute l'Escriture contredit, dequoy sert-il de prétendre l'authorité des hommes contre Dieu? Qui plus est, que plaidons nous du sens de ces parolles, comme s'il estoit obscur ou douteux, veu qu'on ne sauroit rien dire plus clair ne plus certain ? Pierre avoit confessé tant pour soy qu'au nom de ses frères. Christ estre le Fils deDieu(Matth. 16, 16). Sur ceste pierre Christ édifie son Eglise: d'autant que c'est le fondement unique, comme dit sainct Paul (1 Cor. 3, 11), sans qu'il soit licite d'y en mettre un autre. Et je ne rejette point l'authorité des Pères en cest endroit, comme si j'estoye destitué de leurs tesmoignages, si je les vouloye produire pour confermer mon dire.
Mais, comme j'ay dit, je ne veux point importuner les lecteurs en faisant long propos d'une chose tant claire, veu mesmes que ceste matière a esté déduite au long et assés diligemment par autres.
7. Combien k la vérité, que nul ne peut mieux soudre ceste question, que l'Escriture: si nous conférons tous les passages où elle demonstre quel office et quelle puissance a eu Pierre entre les Apostres : comment il s'est porté, et en quel lieu il a esté tenu d'eux. Qu'on espluche bien depuis un beat jusques à l'autre, on ne trouvera autre chose, sinon qu'il a esté l'un des douze, pareil aux autres : et compagnon, non pas maistre. 11 met bien en avant en la congrégation ce qu'il faut faire, et admonneste les autres, mais il les escoute aussi d'autre part : et ne leur permet point seulement de dire leur opinion, mais d'ordonner et décerner ce qu'il leur semble. Quand ils ont décrété quelque chose, il suit et obtempère (Act. 15, 7 etc.). Quand il escrit aux Pasteurs, il ne leur commande point d'authorité comme supérieur, mais il les fait ses compagnons, et les exhorte amiablement, commeil se fait entre ceux qui sont pareils (1 Pierre 5, 1). Quand il est accusé d'avoir conversé entre les Gentils, combien que ce soit à tort, toutesfois il en respond. et s'excuse (Actes 11, 3. 4 etc.). Quand on luy commande d'aller avec Jean en Samarie, il ne refuse point d'y aller (Act. 8, 14). D'autant que les Apostres l'envoyent, en cela ils declairent qu'ils ne le tiennent point pour supérieur. D'autant qu'il obeist, et reçoit la charge qui luy est commise : en cela il confesse qu'il a société commune avec eux, non pas domination sur eux. Et encore que nous n'eussions point toutes ces choses toutesfois l'Epistre aux Galatiens nous en pourroit seule oster toute difficulté : là où sainct Paul tout au long de deux chapitres ne fait quasi autre chose que de monstrer qu'il est pareil à sainct Pierre en degré d'office. Pour ce faire, il raconte qu'il n'estoit pas venu à Pierre pour faire profession d'estre subjet à luy, mais pour approuver à un chacun le consentement de doctrine qui estoit entre eux. Mesme que sainct Pierre ne requist point cela de luy : mais qu'il luy donna la main en signe de société, pour travailler ensemble en la vigne du Seigneur. Davantage, que Dieu luy avoit fait autant de grâce entre les Gentils, qu'il avoit fait à Pierre entre les Juifs. Finalement, pource que Pierre ne se portoit point droitement,.jù'iiravoit reprins, et qu'iceluy avoit obey à sa remonstrance (Gai. 1, 18: 2, 7 — 14). Toutes ces choses demonstrent pleinement qu'il y avoit equalité entre sainct Pierre et sainct Paul : ou bien, que sainct Pierre n'avoit pas plus de puissance sur les autres qu'iceux avoyent sur luy. Et de fait, c'est l'intention expresse de sainct Paul, de