LIVRE IV
Quand donc ils amènent cest article de leur foy, que l'Eglise ne se peut conserver en unité sans avoir un souverain chef en terre, auquel tous les autres membres soyent sujets et pourtant que nostre Seigneur a donné à Pierre la primauté pour luy et ses successeurs, afin qu'elle dure à tousjours : ils mettent en avant que cela a esté en usage dés le commencement. Or pource qu'ils amassent beaucoup de tcsmoignages deçà et delà, les destournans à tors et à travers à leur profit, je proteste devant toutes choses que je ne veux point nier que les anciens Docteurs ne facent îousjours beaucoup d'honneur à l'Eglise Romaine, et qu'ils n'en parlent reveremment. Ce que je pense estre advenu pour trois causes. Car l'opinion commune qu'on avoit, que sainct Pierre en estoit le fondateur, valloit beaucoup pour luy donner crédit et authorité. Et pourtant les EgUses d'Occident l'ont appellée par honneur. Siège Apostolique. Secondement, pource que c'estoit la ville capitale de l'Empire, et que pour ceste raison il estoit vray semblable qu'il y avoit là des personnages plus excellens tant en doctrine qu'en prudence, et mieux expérimentez qu'en nul autre lieu : on avoit esgard, et à bon droit, de ne mespriser point tant la noblesse de la ville, que les autres dons de Dieu qui estoyent là.Tiercement, comme ainsi soit que les Eglises d'Orient et de Grèce, et mesmes d'Afrique, fussent troublées de plusieurs dissensions, l'Eglise Romaine a esté tousjours plus paisible de ce temps-là, et- moins sujette à émotions. De là il advenoit que les bons Evesques et de saine doctrine, estans chassez de leurs Eglises, s'y retiroyent comme en un refuge, ou en un port. Car d'autant que les peuples d'Occident ne sont pas d'un esprit si aigu et subtil que les Asiastiques et Africains, aussi ils ne sont pas tant volages ne convoiteux de nouveauté. Cela donc a fort augmenté l'authorité de l'Eglise Romaine, qu'elle n'a point esté en trouble durant ces temps-là, que les Eglises se combattoyent ensemble : mais a consisté plus constamment en la doctrine quelle avoit une fois reccue, comme il sera tantosl exposé plus à plein. Pour ces trois causes, dy-je, le siège Romain a esté en plus singulière réputation, et est prisé des anciens.
17. Mais quand nos adversaires se veulent aider de cela, pour luy donner la primauté et puissance souveraine sur les autres Eglises, ils s'abusent trop lourdement, comme j'ay dit. Et afin que cela soit plus évident, je monstreray pre-
mièrement en brief, que c'est que les Anciens^ ont senty de ceste unité, à laquelle iceux s'arrestent tant. Sainct Hierome escrivant à Nepotien, après avoir aUegûé plusieurs exemples d'unité, descend finalement à la Hiérarchie de l'Eglise : Il y a, dit-il, en chacune Eglise un Evesque, un Archeprestre, un Archediacre, et tout l'ordre de l'Eglise consiste en ces gouverneurs. Notons que c'est un Prestre Romain qui parle, et qu'il veut recommander l'unité de l'Eglise. Pourquoy ne fait-il mention que toutes les Eglises sont unies ensemble par le moyen d'un chef, comme par un lien? Il n'y avoit rien qui servist mieux à sa cause que cela : et ne peuton dire qu'fi ait laissé de le dire par oubly. Car il n'eust rien fait tant volontiers, si la cause l'eust souffert. Il est donc certain qu'il voyoit bien que la vraye façon d'unité estoit celle que descrit sainct Cyprien, quand il dit ainsi : Il n'y a qu'un seul Evesché, duquel chacun Evesque est participant entièrement : il n'y a qu'une seule EgHse, laquelle est espandue au long et au large : comme il y a plusieurs rayons du soleil, mais la clarté n'est qu'une : et en un arbre il y a beaucoup de branches, mais il n'y a qu'un tronc, qui est appuyé sur sa racine : et d'une seule fontaine découlent plusieurs ruisseaux, qui n'empeschent point toutesfois que l'unité ne demeure en la sourse. Qu'on sépare les rayons du corps du soleil, l'unité qui est là ne souffre aucune division. Qu'on coupe la branche d'un arbre, et elle séchera. Ainsi l'Eglise estant illuminée de la clairté de Dieu, est espandue par tout le monde : neantmoins il y a une seule clairté qui s'estend par tout, et l'unité du corps n'est point séparée ". Apres avoir dit cela, il conclud que toutes hérésies et schismes proviennent de ce qu'on ne se retourne point à la sourse de vérité, qu'on ne cherche point le chef, et qu'on ne garde point la doctrine du Maistre céleste. On voit comme il donne à Jésus Christ seul l'Evesché universel, qui comprenne toute l'Eglise : comme il dit que chacun de ceux qui sont Evesques sous ce chef principal, en tiennent une portion. Où sera la primauté du siège Romain si l'Evesché enfier réside seulement en Jésus Christ, et que chacun en ait une portion ? J'ai allégué ce passage, afin de donner à entendre comme en passant, aux lecteurs, que ceste maxime que tiennent les Romanisques comme un article de foy, assavoir qu'en la Hiérarchie de l'Eglise il est requis qu'il y ail un chef en terre, a esté du tout incognue aux Anciens.