LIVRE IV
universelle et de mes frères se maintienne en sa vigueur. Si vostre saincteté m'appelle Pape universel, c'est confesser que vous n'estes point en partie ce que vous m'attribuez pour le tout"^ La cause que soustenoit sainct Grégoire estoit bonne et bonneste : mais pource que Jean estoit supporté par l'Empereur Maurice, on ne le peut destourner de son propos. Pareillement Cyriaque son successeur demoura ferme en une mesme ambition, tellement que jamais on ne peut obtenir de luy qu'il s'en deportast.
17. Finalement Pliocas, lequel fut créé Empereur après la mort de Maurice (favorisant plus aux Romains, je ne say pourquoy, ou bien pource qu'il y fut couronné sans difficulté) ottroya a Boniface troisième ce que jamais sainct Grégoire n'avoit demandé: assavoir que Rome fusl cbef sur toutes les autres Eglises. Voila comment le procès fut décidé. Neantmoins encore ce bénéfice de l'Empereur n'eust gueres profité au siège Romain, s'il n'y fust advenu des autres inconveniens. Car tantost après toute la Grèce et l'Asie furent divisées de sa communion. La Gaule favoit tellement en révérence, qu'elle luy estoit subjette autant que bon luy sembloit: et ne fut jamais pleinement réduite en servitude, jusques à tant que Pépin occupa le royaume. Car d'autant que Zacliarie Pape de ce lemps-là luy aida à chasser son Roy et seigneur légitime, pour ravir le royaume comme une proye: il eustcela pour recompense, que toutes les Eglises Gallicanes furent assujetties à la jurisdiction du siège Romain. Comme les iirigans ont accoustumé de partir ensemble le butin : aussi ces gens de bien, après avoir fait une telle volerie, firent leur partage en ceste manière, que Pépin eust la seigneurie temporelle, et Zacbarie eust la prééminence spirituelle. Or d'autant qu'il n'en jouissoit pas du tout paisiblement, comme choses nouvelles ne sont pas aisées à introduire du premier coup, il fut confermé en sa possession i)ar Charlemaigne, quasi pour semblable cause. Car Charlemaigne estoit attenu à l'Evesque de Rome, d'autant qu'il estoit parvenu à l'Empire en partie par son moyen. Or combien qu'il soit croyable que les Eglises estoyent desja auparavant fort deffigurées par tout, neantmoins il est certain qu'adonc la forme ancienne fut du tout effacée en France et en AUemaigne. Il y a encore en la cour de Parlement à Paris, des registres faits par forme de Chroniques, lesquels faisans mention des choses Ecclésiastiques, renvoyent aux pactions faites entre Pépin ou Charlemaigne, et l'Evesque de Rome: dont on peut bien voir que lors Testât ancien de l'Eglise fut changé.
18. Depuis ce temps-là, selon (|ue les choses dechoyent journellement du mal en pis, la tyrannie du siège Romain s'est augmentée par succession de temps : et ce en partie par la bestise des Evesques, en partie par leur nonchalance.
Car comme ainsi soit que l'Evesque Romain s'eslevast de jour en jour, s'usurpant tout à luy seul, les Evesques ne furent point esmeuz d'un zèle tel qu'ils devoyent, pour reprimer sa cupi^ dite : et quand ils en eussent eu le vouloir, d'autant qu'ils estoyent povres ignorans et de petite prudence, ils n'estoyent point suffisans pour en venir à bout. Et pourtant nous voyons quelle dissipation il y avoit à Rome du temps de sainct Bernard : ou plustost quelle estoit l'horrible profanation de la Chresticnté. Il se complaind ®" que de tout le monde, les ambitieux, les avaricieux, les simoniaques, les paillars, les incestes et tous meschans accouroyent à Rome, pour obtenir les honneurs de l'Eglise par l'authorité Apostolique, ou bien pour se maintenir en possession: disant que fraude et circonvention et violence y regnoyent : disant ainsi que la façon de juger qui estoit adonc en usage, estoit exécrable : et non seulement indécente k l'Eglise, mais à une justice laye. Il crie que l'Eglise est pleine d'ambitieux, et qu'il n'y a nul qui craigne de commettre toute meschanceté, non plus que brigans en une caverne, quand ils butinent entre eux ce qu'ils ont robe aux passans. Il y en a peu, dit-il ®\ qui regardent ci la bouche du Législateur, mais tous regardent à ses mains, et non sans cause : car ce sont celles qui despeschent tout ce que le Pape fait. Puis après parlant au Pape, il dit. Qu'est-ce que tes tlatteurs, qui te disent: Or sus, hardiment? Tu les achettes de la despouille des Eglises : la vie des povres est semée aux places des riches: l'argent reluist en la boue, on y accourt de toutes pars: le plus povre ne l'emporte point, mais le plus fort, ou celuy qui court le i)lus viste. Geste coustume, ou plustost ceste corruption mortelle, n'a point commencé de ton temps : Dieu vueille qu'eUe y prenne fin. Cependant tu es paré et attiffé précieusement. Si je l'osoye dire, ton siège est plustost un parc de diables que de brebis. Sainct Pierre faisoit-il ainsi ? Sainct Paul se mocquoit-il ainsi? Ta cour a accoustumé de recevoir plustost les bons, que de les faire tels. Car les mauvais n'y prolitent point: mais les bons y empirent bien. Puis après il raconte des abuz qui se commettoyent aux appellahons, que nul fidèle ne sauroit lire sans horreur. Et finalement il conclud touchant la cupidité du siège Romain à usurper plus qu'il ne luy estoit deu de jurisdiction, comme il s'ensuit ^^ : Voicy le murmure et la querimonie commune de toutes les Eglises, elles crient qu'elles sont coppées et desmembrées : il y en a bien peu, ou du tout nulles; lesquelles ne sentent ou ne craignent ceste playe. Demandes-tu quelles ? Les Abbez sont soustraits à leurs Evesques, les Evesques à leurs Archevesques: c'est merveilles si on peut excuser cela. En faisant ainsi, vous monstrerez bien que vous avez plénitude, mais non pas de justice.