CHAPITRE VII
Vous faites cela, pource que vous le pouvez faire: mais la question est, si vous le devez faire. Vous estes là constituez pour conserver à chacun son honneur et son degré non pas pour luy en porter envie. Il en dit beaucoup davantage : mais j'ay voulu alléguer cela en passant, partie afin ([ue les lecteurs regiudent cunibioii l'EgUse estoii lors descheute: partie aussi afin qu'ils voyent combien ceste calamité estoit fascheuse et amere à porter à tous bons fidèles.
19. Mais encore que nous accordions au Pape une telle prééminence et jurisdiction qu'a eu le siège Komain au temps de Léon et (iregoire, (lue lait cela à la Papauté, selon qu'elle est à présent ? Je ne parle point encore de la seigneurie terrienne et puissance séculière, desquels nous verrons cy après à leur tour : mais du régime spirituel qu'ils ont, et du(iuel ils se glorifient. Qu'ail de semblable avec Testât de ce temps-là ? Car les Romanisques ne parlent point autrement du Pape, (lu'en dùsant que c'est le souverain chef de l'Eglise en terre, et Evesque universel de tout le monde. Et les Papes entraitant de leurauthorité, prononcent qu'ils ont la puissance de commander, et que tous sont sujets à leur obéir : que toutes leurs ordonnances doyvent estre tenues, comme si elles estoyent confermées du ciel par la voix de sainct Pierre : que les Conciles provinciaux où un Pape n'est point présent, n'ont point de vigueur : qu'ils peuvent ordonner Prestres et Diacres pour toutes les autres Eglises : que ceux qui seront ordonnez ailleurs, ils les peuvent appeler à eux, et les retirer de leurs EgUses. Il y a une infinité de telles vanteries au grand Décret de Gratien, que je ne recite point afin de n'importuner les lecteurs. Toutcsfois la somme revient là, (pic l'Evesque de Rome a la cognoissance souveraine sur toutes causes Ecclésiastiques, soit à juger et déterminer de la doctrine, soit à faire loix et statuts, soit a ordonner la discipline, soit à exercer jurisdiction. Ce seroit une chose trop longue et superfiue, de reciter les privilèges qu'ils s'attribuent quant aux réservations. Mais ceste outrecuidance est intolérable sur toutes les autres, qu'ils ne laissent nul jugement en terre pour refréner ou restreindre leur cupidité desordonnée, s'ils abusent de leur puissance, laquelle de soy n'a point de fin ne de reigle : Qu'il ne soit loisible à aucun, disent-ils, de retracter le jugement de nostre siège, à cause de la Primauté que nous avons. Item, (^eluy qui est juge de tous, ne sera point jugé, ne par l'Empereur, ne par les Rois, ne par tout le Clergé, ne par le peuple ®\ Cela desja passe maniue, qu'un seul homme se constitue juge de tous, et ne veut estre sujet à nully.|Mais que sera-ce s'il exerce tyrannie sur le peuple de Dieu? s'il degaste et destruit le règne de Christ? s'il trouble et renverse toute l'Eglise ? s'il converfit l'office de Pasteur en brigandage ? Il n'y a
remède : mesme quand il seroit le plus meschant du monde, il nie qu'il soit tenu de rendre conte. Car voicy les edits des Papes : Dieu a voulu (jue les causes des autres fussent décidées par jugemens humains, mais il a réservé à son iiigemenl seul le Prélat de nostie siège ". Item, Les u'uvres de noz sujets sont jugées de nous : mais les nostres ne sont jugées que d'un seul Dieu *^.
:2(). Et afin iiue ces sentences eussent plus d'authorité, ils les ont faussement intitulées des noms d'aucuns Papes anciens: comme si les choses eussent ainsi esté du commencement. Or il est plus que certain, que tout ce (luiestaUril)ué du Pape, outre ce que nous avons recité luy avoir esté donné par les anciens Conciles, est nouveau, et forgé depuis n'agueres. Qui plus est, ils sont venus à une telle impudence, qu'ils ont publié un rescrit sous le nom d'Anastase Patriarche de Constantinoble : auquel il confesse avoir esté ordonné par les Canons anciens, qu'il ne se fist rien, mesme aux pays les plus lointains, ([ui n'eust esté premièrement rapporté au siège Romain**'. C'est chose trop notoire (lue cela est très faux : mais outre cela, à qui ferontils accroire (ju'un ennemy du siège Romain, et conqtetiteur de la dignité du Pape ait jamais ainsi parlé ? Mais voicy que c'est, il falloit que ces Antechrists fussent transportez d'une telle rage et aveuglement, que tous hommes de sain entendement vissent à l'œil leur meschanceté : je dv ceux qui y veulent prendre garde. Les epistres Decretalcs compilées par Grégoire neufieme : item les Clémentines, et les Extravagantes de Martin, demonstrent encore plus ouvertement et comme à pleine bouche, une arrogance inhumaine, et une tyrannie du tout barbare. Voila les beaux oracles dont les Romanisques veulent qu'on estime leur Papauté, et de là sont sortis leurs articles de foy, qu'ils tiennent par tout entre eux comme estans venus du ciel, que le Pape ue peut errer. Item, qu'il est supérieur de tous les Conciles : item, qu'il est Evesque universel de tout le monde, et souverain chef de l'Eglise en terre, .le laisse là beaucoup de fatras que les Canonistes desgasouillent en leurs escoles : combien (lue les théologiens Sorboniques non seulement y consentent, mais aussi V applaurlissent pour fiatter leur idole.
21. Je ne les poursuyvray point à la rigueur. Ouelcun pour leur rabatre leur tant haut caquet, pourruil objecter la sentence que prononça sainct Cvprien au concile de Carthage,où il presidoit : Nul de nous ne se dit Evesque des Evesques. nul ne contraiud ses compagnons par une cramte tvrannique, d'obéir à soy. On pourroit aussi alléguer ce qui fust quelque temps après décrété a Carthage, assavoir que nul ne se deust nommer Prince des Evesques, ou premier Evesque. On pourroit amasser beaucoup de tes-
moignages des histoires, beaucoup de Canons des Conciles, et beaucoup de sentences des Pères anciens, où l'Evesque de Rome est rengé en sorte, qu'on prouveroit bien qu'il n'avoit pas les ailes trop grandes. Mais je me déporte de toutes ces choses, afm qu'il ne semble ([ue je les presse trop. Seulement que ceux qui voudront maintenir le siège Romain me respondent, s'ils n'ont point de honte d'approuver ce tiltre d'Evesquc universel, lequel ils voyent avoir esté anathematizé par tant de fois par sainct Cregoire. Si le tesmoignage de sainct Grégoire a quelque valeur : en ce qu'ils t'ont leur Pape Evesque universel, ils declairent pleinement (lu'il est Antéchrist. Le nom de Chef n'estoit non plus en usage de ce temps là mesme, c'est à dire de sainct Grégoire. Car il parle ainsi en quehiue passage : Pierre esloit un membre principal au corps : Jean, Jaques et André estoyenl chefs des peuples particuliers : toutesfois ils ont esté tous membres de l'Eglise sous un Chef: mesme les Saincts devant la Loy, les Saincts sous la Loy, les Saints en la grâce, tous sont constituez entre les membres, pour accomplir le corps du Seigneur : et nul n'a jamais voulu estre dit Universel ^^ Touchant ce que le Pape prétend avoir la puissance de commander, cela ne convient gueres bien à ce que sainct Grégoire aussi dit en un autre passage. Car pource qu'Eulogius Evesque d'Alexandrie luy avoit escrit en ceste forme : En suyvant ce que vous m'avez commandé: il luy respond ainsi, Je vous prie ostez moy ce mot de commandement. Je say (jui je suis, et qui vous estes : en degré je vous repute frères : en sainctelé, mes Pères : je ne vous ay donc point commandé, mais je vous ay voulu advertir de ce qui me sembloit utile '^^ Touchant ce que le Pape estend ainsi sa jurisdiction sans fm, en cela il fait une grosse injure et outrageuse, non seulement aux autres Evesques, mais aussi à toutes les autres Eglises, lesquelles il descire par pièces, pour édifier son siège des ruines d'icelles. En ce qu'il s'exempte de tous jugemens, et par une façon tyrannique veut tellement régner, que son plaisir luy soit au lieu de loy : cela est tant contraire an régime Ecclésiastique, qu'il ne se peut excuser en façon du monde. Car c'est une chose qui répugne non seulement à la Chrestienté, mais à l'humanité.
22. Toutesfois, afin qu'il ne me soit mestier d'esplucher chacun poinct par le menu, je demande derechef à ces bons advocats du siège Romain, s'ils n'ont point de honte de maintenir Testât présent de la Papauté, lequel il appert estre cent fois plus corrompu qu'il n'estoit du temps de sainct Grégoire et de sainct Bernard. Et neantmoins ces saincts personnages ont esté fort faschez de voir ce qu'ils voyoyentdesja lors. Sainct Grégoire se complaind par cy par là, (lu'il
est distrait d'occupations indécentes à son office, et que sous couleur d'estre fait Evesque, il est retourné au monde : et qu'il est plus enveloppé en solicitudes terriennes, qu'il n'avolt jamais esté du temjjs qu'il estoit lay ■^: qu'il est sulfoqué d'affaires séculiers, tellement que son esprit ne se peut lever en haut : qu'il est agité de diverses vagues comme en une tempeste, et qu'il peut bien dire qu'il est venu au profond de la mer. Certes queLjues occupations terriennes qu'il eust, si pouvoit-il prescher en l'Eglise son peuple, admonnester en particulier ceux qui en avoyent mestier, mettre ordre a son Eglise, donner conseil aux Evesques voisins, et les exhorter à faire leur devoir : avec cela il luy restoit quelque temps pour escrire des livres, comme il a fait. Et toutesfois il se complaind de sa calamité, de ce ([u'il est plongé au profond de la mer ®''. Si le gouvernement de ce temps-là a esté une mer, que sera-ce de la Papauté qui est à présent ? Car combien de distance y a-il ? Que le Pape maintenant presche, on le reputeroit pour un monstre : d'avoir soin de la discipline, de prendre la charge des Eglises, de faire quehiue office spirituel, il n'en est nouvelles. Bref, ce n'est rien que monde : et toutesfois les Romanisques louent autant ce labyrinthe, comme si on ne pouvoit rien imaginer de mieux ordonné. Et quelles querimonies fait sainct Bernard, et quels souspirs jette-il, quand il considère les vices de son temps ? Que diroit-il donc s'il voyoit ce qui se fait de ce temps auquel la meschanceté s'est desbordée du tout comme en un déluge? Quelle impudence est-ce, je vous prie, non seulement de maintenir avec obstination un estât estre sainct et divin, lequel a esté reprouvé d'un consentement de tous les anciens Pères : mais mesmes d'abuser du tesmoignage d'iceux, pour maintenir ce qui leur a esté du tout incogneu ? Combien que quand au temps de sainct Bernard, je confesse que desja tout estoit si dépravé, ([u'il n'y a pas grande différence entre la corruption qui est à présent et celle qui estoit alors : mais ceux qui prennent couverture du temps de Léon et de sainct (îregoire pour excuser la Papauté présente, n'ont nulle honte ne vergongne. Car ils font tout ainsi comme si quelcun pour approuver la Monarchie des Empereurs, louoit Testât ancien de la police Romaine : c'est à dire, qu'il empruntast les louanges de la liberté, pour orner la tyrannie.
23. Finalement, encores qu'on leur concedast tout ce que nous avons dit jusques à ceste heure, si n'ont-ils encore rien gagné. Car nous leur faisons un nouveau procès, quand nous nions qu'il y ait Eglise à Rome, laquelle soit capable de ce que Dieu a donné à sainct Pierre: quand nous nions qu'il y ait un Evesque qui soit capable d'user d'aucun privilège. Pourtant encores que tout ce que nous avons cy dessus re-