LIVRE I
8. Aucuns chiens grondent en cest endroit, et pource qu'ils n'osent ouvertement ravir à Jésus (^iirist sa divinité, ils luy desrobent sou éternité en cachette. Car ils disent que la ParoUe a commencé d'estre lors que Dieu a ouvert sa bouche sacrée en la création du monde. Mais c'est trop inconsidérément parlé, de mettre quelque nouveauté en la substance de Dieu. Vrayest que les noms qui concernent l'ouvrage extérieur de Dieu, ont commencé deluyestre attribuez selon que l'œuvre a esté en estre, (comme quand il est appelé créateur du ciel et de lateire) mais la foy ne recognoit et ne peut souffrir aucun nom, signifiant qu'il soit sur^^enu à Dieu quelque chose en soy mesme. Car si rien de nouveau luy estoit advenu comme d'ailleurs, ce que sainct Jacques dit seroit renversé. Tout don parfait vient d'enhaut, descendant du Père de lumière, auquel n'y a point de changement, ny ombrage tournant (Jacq. 1, 17). Ce n'est pas donques chose supportable de bastir par fantaisie quelque commencement en la Parolle, (jui a tousjours esté Dieu, et depuis créateur du monde. Ils pensent arguer subtilement, disant que Moyse en recitant que Dieu a parlé, signifie qu'auparavant il n'y avoit en luy nulle parolle : mais il n'y a rien plus sot que cela. Car si quelque chose est manifestée en certain temps, ce n'est pas à dire que desja elle ne fust. Je conclu bien d'une autre façon : c'est puis qu'en la mesme minute que Dieu a dit que la lumière soit faite, la vertu de la Parolle est sortie et s'est monstrée, il falloit bien qu'elle fust auparavant (Gen. 1, 3). Si on demande le terme, on n'y trouvera nul commencement : car aussi Jésus Christ ne limite pas certain temps en ceste sentence, Père glorifie ton Fils, de la gloire que j'ay possédée en toy devant que les fondements du monde fussent assis (Jean 17, 5); et sainct Jean n'a pas oublié de monstrer cela en l'ordre qu'il tient: car devant que venir à la création du monde, il dit que dés
6 commencement la Parolle estoit en Dieu. Je conclu donc derechef, que la Parolle estant conceue de Dieu devant tous temps, a tousjours résidé en luy : dont son éternité, sa vraye essence, et sa divinité s'approuve tresbien.
9. Or combien que je ne touche point encores à la personne du Médiateur, pource que je diffère d'en traiter jusques au passage de la Rédemption : toutesfois pource que ce poinct doit estre sans contredit résolu entre tous, que Jésus Christ est ceste mesme Parolle revestue de chair, les tesmoignages qui conferment la divinité de Jésus Christ conviendront bien à ce propos. Quand il est dit au Pseaume 45, 0 Dieu ton throne est perpétuel et à jamais : es Juifs tergiversent, disant que le nom d'Elohim qui est là mis, convient aussi aux Anges et a toutes hautes dignitez ; mais je respon qu'il n'y a lieu semblable en l'Escriture, où le sainct Esprit
dresse un throne éternel à quelque créature que ce soit : car celuy duquel il est parlé non seulement est nonuué Dieu, mais aussi dominateur à jamais. Davantage ce mot d'Elohim n'est jamais attribué à nul sans queue, comme Moyse est bien appelle le Dieu de Pharaon (Ex. 7, 1). Les autres exposent, Ton throne est de Dieu : ce qui est trop froid et contraint. Je confesse que tout ce qui est excellent se nomme divin : mais il appert par le fil du texte cpie cela seroit dur et forcé en ce passage : mesme qu'il n'y peut convenir. Mais encores que l'opiniastreté de telles gens ne se puisse vaincre, ce qu'Isaie met en avant Jésus Christ comme Dieu ayant souverain pouvoir, n'est pas obscur. Voicy, dit-il, le nom dont il sera appelle, Le Dieu fort et Père du siècle advenir (Is. 9, 6), etc. Les Juifs répliquent encores icy, et renversent la lecture des mots, Voicy le nom duquel le Dieu fort et Père du siècle advenir l'appellera. Ainsi ils retranchent à Jésus Clirist tout ce qui est là dit de luy, en ne luy laissant que le filtre de Prince de paix. Mais je vous prie, dequoy eustil servi d'avoir entassé un si grand amas de filtres en les attribuant au Père, veu qu'il n'est question que de l'office et des vertus de Jésus Christ, et des biens qu'il nous a apportez? Ainsi l'intention du Prophète n'est que de l'emparer des marques qui édifient nostre foy en luy. Il n'y a donques nulle doute qu'il ne soit par mesme raison icy appelé le Dieu fort, qu'un peu auparavant Immanuel. Mais on ne sauroit rien chercher de plus clair que le passage de Jeremie, où il prononce que le germe de David sera appeffé le Dieu de nostre justice (Jer. 23, 6). Car puis que les Juifs mesmes enseignent que les autres noms de Dieu sont comme tiltres, et que cestuy-cy dont use le Prophète, lequel ils tiennent ineffable, est substantif, exprimant seul son essence : de là je conclu que le Fils est le seul Dieu et éternel, qui afferme en l'autre passage qu'il ne donnera point sa gloire à autre (Is. 42, 8). Les Juifs cherchent aussi ici une eschappatoire : c'est que Moyse a imposé le mesme nom à l'autel qu'il avoit dressé, et Ezechiel à la nouvelle Jérusalem. Mais qui est-ce qui ne voit que cest autel-là estoit dressé pour mémorial que Dieu avoit exalté Moyse ? et que Jérusalem n'est pour autre cause intitulée du nom de Dieu, sinon d'autant qu'il y réside ? car voila comment parle le Prophète : Voici dorénavant le nom de la cité. Dieu est là (Ezech. 48, 35). Les mots de Moyse n'emportent sinon qu'il a imposé nom à l'autel, l'Eternel est ma hautesse (Ex. i7, 15). Il y a plus grand débat d'un autre passage de Jeremie, où ce mesme tiltre est transporté à Jérusalem, Voici, dit-il, le nom dont on l'appellera, l'Eternel nostre justice (Jer. 33, 16). Mais tant s'en faut que ce tesmoignage obscurcisse la vérité, laquelle je defen ici, que