LIVRE IV
tue. Je laisse maintenant a. dire sur quelle impiété ils fondent l'observance de leurs loix, disans que par là nous acquérons remission des péchez et justice: en mettant en icelles toute la somme de religion. Pour le présent je dobattray seulement ce poinct, qu'on ne doit imposer nécessité aux consciences es choses desquelles elles sont aiïranchies par Jésus Christ : et sans la(iuelle franchise, comme nous avons cy devant enseigné, elles ne peuvent avoir repos envers Dieu. Il faut qu'elles recognoissent pour leur Roy un seul Christ, et pour libérateur : et qu'elles soyent gouvernées par la seule loy de liberté, qui est la sacrée parolle de l'Evangile, si elles veulent retenir la grâce qu'elles ont une fois obtenue en Jésus Christ : et qu'elles ne soyent assujetties à servitude aucune, ne captivées sous quelques liens.
2. Ces législateurs font bien semblant que leurs constitutions sont loix de liberté, un joug gracieux et fardeau legier. Mais qui est-ce qui ne voit que ce sont purs mensonges ? Touchant d'eux, ils n'ont garde de sentir la pesanteur de leurs loix, veu qu'ayans rejette toute crainte de Dieu, ils contemnent aussi hardiment leurs loix que celles de Dieu. Mais ceux qui sont touchez de (pielque soin de leur salut, sont bien loin de s'estimer libres cependant qu'ils sont estreints de leurs liens. Nous voyons combien soigneusement a évité sainct Paul de charger les consciences, jusques ci n'oser en une seule chose les lier (1 Cor. 7, 33). Et non sans cause. Certes il cognoissoit que c'estoit une playe mortelle faite aux consciences, si on leur imposoit nécessité des choses desquelles la liberté leur avoit esté laissée de Dieu. Au contraire, à grand'peine pourroit-on nombrer les constitutions que ceuxcy ont rigoureusement publiées sous peine de damnation éternelle, et lesquelles ils exigent en toute extrémité comme nécessaires à salut. Or il y en a beaucoup fort difficiles à garder : mais si on les amasse en un, l'observation en sera du tout impossible : telle en est la quantité. Comment donc se pourra-il laire, que ceux qui sont chargez d'un si gros faiz et pesant, ne soyent tormentez d'horribles angoisses et perplexité? Je dy donc derechef que mon intention est de combattre icy contre telles loix qui se bastissent et se mettent sus, pour lier les âmes devant Dieu, et les envelopper de scrupules : comme si tout ce qu'elles contiennent devoit estre observé de nécessité.
3. Plusieurs se trouvent empeschez en ceste question, pource qu'ils ne distinguent pas assez subtilement entre le siège judicial de Dieu, qui est spirituel, et la justice terrestre des hommes. La difficulté leur est encore augmentée, de ce que sainct Paul commande d'obéir aux Magistrats, non seulement pour crainte d'estre puny, mais aussi pour la conscience (Rom. 13, 1. o).
Dont il s'ensuit que les consciences sont aussi bien sujettes aux loix civiles. Si ainsi est, ce que nous avons desja dit au chapitre prochain, et ce (jui nous reste à dire touchant le régime spirituel, seroit mis h néant. Pour soudre ce nœud, il nous est besoin de savoir en premier lieu que c'est que Conscience. Ce qui se peut en partie tirer du mot. Car Science est l'appréhension ou notice de ce que les hommes cognoissent, selon l'esprit ([ui leur est donné. Quand donc ils ont un sentiment et remors du jugement de Dieu, comme un te^moin qui leur est apposé pour ne point souffrir qu'ils cachent leur péchez, mais les attirer et soliciter au jugement de Dieu, cela est nommé Conscience. Car c'est une cognoissance moyenne entre Dieu et l'homme, laquelle ne permet point à celuy qui voudroit supprimer ses fautes, de s'oublier : mais le poursuit à luy faire sentir qu'il est coulpable. C'est ce qu'entend sainct Paul, en disant que la conscience atteste aussi avec les hommes quand leurs pensées les condamnent ou absoudent devant Dieu (Rom. 2, 15). Une simple cognoissance et nue pourroit estre en un homme comme estoull'ée. Parquoy ce sentiment qui adjourne et attire l'homme au siège judicial de Dieu, est comme une garde qui luy est donnée pour l'esveiller et espier, et pour descouvrir tout ce qu'il seroit bien aise de cacher s'il pouvoit. Et voila dont est venu le proverbe ancien. Que la conscience est comme mille tesmoins. Par une mesme raison saint Pierre met la response de bonne conscience (1 Pierre 3, 21), pour un repos et tranquillité d'esprit, quand l'homme fidèle s'appuyant en la grâce de Christ, se présente hardiment devant la face de Dieu. Et l'Apostre en l'Epistre aux Hebrieux, disant que les fidèles n'ont plus de conscience de péché (Hebr. 10, 2), signifie qu'ils en sont délivrez et absous, pour n'avoir plus de remors qui les redargue.
4. Parquoy comme les œuvres ont leur regard aux hommes, aussi la conscience a Dieu pour son but: tellement que bonne conscience n'est sinon une intégrité intérieure du cœur. Et c'est (à ce propos que sainct Paul dit que l'accomplissement de la Loy est charité, de conscience pure et de foy non feinte (1 Tim. 1, 5). En un autre lieu il monstre en quoy elle dilïere de simple savoir, disant qu'aucuns sont decheus de la foy, pource qu'ils s'estoyent destournez de bonne conscience. Car par ces mots il signifie que c'est une affection vive d'honnorer Dieu, et un droict zèle de vivre purement et sainctement. Quelque fois le nom de Conscience s'approprie à ce qui concerne les hommes : comme quand sainct Paul dit aux Actes, qu'il a mis peine de cheminer tant envers Dieu qu'envers les hommes en bonne conscience (Act. 24, 16) : mais cela s'entend d'autant que les fruicts exte-
CIIAPITRK X
rieurs qui en procèdent parviennent jusques aux hommes. Mais à parler proprement, la conscience, comme j'ay dit, a son luit et adresse à Dieu. Parquoy nous disons qu'une loy lie les consciences, (piand elle obli;,'e simphMnent etdu tout riiomnie, sans avoir regard au\ prochains, mais comme s'il n'avait affaire quii Dieu. Exem[)le: Dieu nous commande non seulement d'avoir le canir pur de toute inq)udicité, mais aussi de nous garder de toutes parolles vilaines et dissolutions tendantes à incontinences. Quand il n'y auroit homme vivant sur la terre, je suis tenu en ma cuiiscieiice de garder telle loy. Parquoy si je me deshorde ,à quelque impudicité, je ne pèche pas seulement en ce que je donne scandale à mes frères, mais je suis coulpahle devant Dieu, comme ayant transgresssé ce qu'il m'avoit défendu entre luy et moy. Il y a une autre considération (juant aux choses indilîerentes : car il nous en faut abstenir entant (jue nous pourrions offenser nos frères, mais c'est avec conscience franche et libre. Comme sainct Paul le monstre, parlant de la chair consacrée aux idoles: Si quelcun, dit-il, en fait scrupule, n'en mange point à cause de la conscience: non pas de la tienne, mais de celle de ton prochain (1 Cor. 10, :28. 29j. L'homme fidèle qui seroit adverty, pecheroit, scandai izant son prochain par son manger; mais combien (pie Dieu luy commande de s'abstenir pour l'amour de son prochain de manger de telle viande, et qu'il luy soit nécessaire de s'y assujettir, toutesfois sa conscience ne laisse pas d'estre tousjours en liberté. Nous voyons donques comme ceste loy n'impose sujeltion sinon à l'œuvre extérieure: et cependant laisse la conscience libre.
o. Revenons maintenant aux loix humaines. Si elles teadent à ceste fin de nous assujettir, comme s'il estoit nécessaire de les observer, voire d'une nécessité simple et précise : nous disons que les consciences sont chargées outre raison, d'autant qu'elles doyvent estre régies et reiglées par la seule paroUe de Dieu, comme elles ont à faire à luy et non pas aux hommes. Et de fait, tel a esté le sens de ceste distinction vulgaire qu'on a tenu par toutes les escoles : que c'est autre chose des jurisdictions humaines et politiques, que de celles (jui touchent à la conscience. Combien que le monde ait esté plongé en horribles ténèbres d'ignorance, si est-ce que tousjours ceste petite eslincelle est demourée de reste, qu'il y avoit une jurisdiction à part pour la conscience, qui estoit par dessus les hommes. Vray est que ceux qui confessoyent cela en un mot, le renversoyent puis après: si est-ce toutesfois que Dieu a voulu qu'il y demourast tousjours quelque tesmoignage de la liberté Chrestienne, pour exempter les consciences de la tyrannie des hommes. Mais la difficulté que nous avons esmeue cy
ilessus n'est point encore solue. Car s'il faut obéir aux Princes non seulement pour la punition, mais pour la conscience : il s'ensuit de là, comme il semble, que les loix des Princes dominent sur les consciences pour les tenir bridées. ()!■ si cela est vray, il en faudra autant ilii'C des loix Ecclésiastiques. Je respon qu'en premier lieu il convient distinguer entre le genre et les espèces. Car combien (|ue chacune loy en particulier n'oblige point la conscience, toutesfois nous sommes tenus de les garder en gênerai par le commandement de Dieu, qui a approuvé et establi l'authorité des Magistrats. Et voila sur (juoy .sainct Paul insiste en toute sa dispute: c'est (pi'il nous faut lionnorer les Magistrats, d'autant (ju'ils sont ordonnez de Dieu (I\om. 13, 1). Cependant il n'enseigne pas que les loix ou statuts qu'ils font appartiennent au régime spirituel des amcs, veu que par tout il maintient que le service de Dieu est la reiglc de bien et sainctement vi\Te. Quant à la spiritualité, qu'on ajjpelle, elle est par dessus tout décret et statut des hommes. Il y a un autre second poinct à noter, qui dépend du premier: c'est que toutes loix humaines (j'enlen celles qui sont droites et justes) ne lient point la conscience, pource que la nécessité de les observer ne gist point aux choses qu'elles commandent, comme si c'estoit péché de soy, de faire cecy ou cela: mais que le tout se doit rapporter a la fin générale, c'est (lu'il y ait bon ordre et police entre nous. Or toutes loix qui déterminent quelque façon de servir à Dieu outre sa paroUe, ou celles qui imposent une nécessité précise, quant aux choses libres et indifférentes, sont bien loin d'une telle fin.
6. Or telles sont toutes les constitutions qui sont aujourdhuy nommées en la Papauté, Ecclesiasti(iues, lesciuelles ils disent estre nécessaires pour bien nonnorcr et servir Dieu. Et selon qu'elles sont innumorahles, aussi ce sont autant de liens pour captiver les âmes. Combien que nous en ayons brièvement touché en exposant la Loy, toutesfois pource que ce lieu est plus propre cà en traiter tout au long, je m'estudieray de recueillir en somme ce qui en est, et le déduire par le meilleur ordre que faire se pourra. Et pource que nous avons aussi n'agueres suffisamment parlé de la licence que s'attribuent les faux Evesques, touchant d'enseigner telle doctrine et forger tels articles de foy que bon leur semble: je laisseray pour le présent toute ceste matière, et insisteray seulement à parler de la puissance qu'ils se vantent avoir pour faire loix et constitutions. Voila donc la couleur (ju'a eu le Pape et tous ses Evesques cornus, de charger les consciences de nouvelles loix : c'est qu'ils sont ordonnez du Seigneur législateurs spirituels, entant que le gouvernement de l'Eglise leur est commis. Et pourtant