LIVRE IV
tout ce qu'ils commandent et ordonnent, ils disent qu'il doit estre nécessairement observé par tout le peuple Chrestien. Pourtant que celuy qui y aura contrevenu est coulpable de double désobéissance, entant qu'il est rebelle à Dieu et à l'Eglise. S'ils estoyent vrais Evesques, je leur coucederoye bien (juclque authoriié en cest endroit: non pas tant ({u'ils en demandent, mais autant qu'il en seroit mestier pour entretenir la police de l'Eglise. Mais puis qu'ils ne sont rien moins que ce qu'ils veulent (ju'on les repute, ils n'en sauroyent si peu demander que ce ne soit trop. Toutesfois pource que nous avons ja demonstré quels ils sont, et en quelle estime on les doit avoir, ottroyons leur pour le présent que tout ce qu'ont les vrais Evesques de puissance leur compete. Mettant ce cas, je nie toutesfois qu'ils soyent ordonnez comme législateurs sur les fidèles, pour constituer reigle de vivre à leur plaisir, ou contraindre le peuple à garder leurs statuts et décrets. Quand je dy cela, j'enten qu'il ne leur est nullement licite de commander à l'Eglise d'observer ce qu'ils auront d'eux-mesmes lestabli sans la paroUe de Dieu, en y mettant nécessité. Puis que ceste puissance a esté incogneue des Apostres, et que si souvent Dieu l'a interdite par sa propre bouche aux ministres de son Eglise (Is. 29, 14), je m'esbahy comment ils l'ont osée usurper contre la défense de Dieu si manifeste, et encore plus de ce qu'ils l'osent aujourdhuy maintenir.
7. Le Seigneur a tellement comprins en sa Loy tout ce qui appartenoit à la reigle parfaite de bien vivre, qu'il n'a rien laissé aux hommes à y adjouster: ce qu'il a fait pour deux causes. La première est, que d'autant que toute saincteté et justice est située en cela, que nostre vie soit rengée à sa volonté, comme à une reigle unique de toute droiture, c'est bien raison que luy seul ait la maistrise et le gouvernement sur nous. La seconde est, qu'il a voulu monstrer qu'il ne requiert rien de nous plus qu'obéissance. Suyvant ceste raison, sainct Jaques dit, Qui juge son frère, il juge la Loy : et qui juge la Loy, il n'en est point observateur, mais en est supérieur. Or il y a un seul Législateur ([ui peut sauver et damner (Jaq. 4, 11. 12). Nous oyons comment Dieu s'attribue cela comme un privilège particulier, de nous régir sous son empire et par ses loix. Geste sentence mesme avoit esté dite auparavant d'Isaie, Le Seigneur est nostre Roy, le Seigneur est nostre Législateur, le Seigneur est nostre Juge, il nous sauvera (Is. 33, 22). Certes en tous les deux passages il est monstre que Dieu seul a la vie et la mort en sa main, d'autant qu'il a l'authorité sur l'ame. Et mesme sainct Jaques le prononce ainsi tout clairement. Pourtant nul homme ne peut usurper un tel droict. Dont il s'ensuit qu'il faut tenir Dieu pour le seul Roy de nos âmes, lequel seul ait la puis-
sance de sauver et damner: ou comme chantent les paroles d'Isaie, il le faut recognoistre pour Roy, Juge, Législateur et Sauveur. Pourtant sainct Pierre en advertissant les Pasteurs de leur office, les exhorte de tellement paistre le trouppeau, qu'ils n'exercent point domination sur les héritages (1 Pierre o, 2. 3). Par lequel mot il signifie le peuple de Dieu, qu'il a acquis comme sa propre possession. Si nous considérons bien ce poinct, qu'il n'est point licite de transférer à l'homme mortel ce que Dieu s'approprie à soy, nous entendrons que toute l'authorité que s'attribuent ceux qui se veulent eslever pour assujettir l'Eglise à leurs propres statuts, est retranchée par ce moyen.
8. Or pource que toute ceste question dépend de là, que si Dieu seul est nostre Législateur, il n'est pas licite à l'homme mortel d'usurper ceste dignité : il nous faut avoir en mémoire les deux raisons que nous avons amenées, pourquoy c'est que Dieu s'attribue cela à luy seul. La première est, à ce que sa volonté soit tenue comme une reigle parfaite de toute justice et saincteté : et pourtant, que la science de bien vivre soit de cognoistre ce qu'il luy plaist. La seconde est, que touchant la façon de le bien et deueraent servir, il soit recogneu pour seul supérieur de nos âmes, ayant l'authorité de commander, et que nostre devoir soit de luy obéir. Quand ces deux raisons seront imprimées en nostre mémoire, il nous sera facile de discerner quelles constitutions des hommes sont contraires à la paroUe de Dieu: assavoir toutes celles lesquelles on dit appartenir à vrayement servir Dieu, et ausquelles garder on astreind les consciences, comme si elles estoyent nécessaires. Qu'il nous souvienne donc de poiser tous les statuts et décrets des hommes en ceste balance, si nous voulons avoir un certain examen et infaillible. Sainct Paul en l'Epistre aux Colossiens s'arme de la première raison, combattant contre les faux prophètes qui vouloyent imposer nouvelles charges sur les Eglises (Col. 2, 8). En l'Epistre aux Galatiens, il insiste plus en la seconde, ayant toutesfois une semblable cause à démener. Il dispute donc en l'Espitre aux Colossiens qu'il ne faut point prendre des hommes la doctrine du vray service de Dieu, veu qu'il nous a fidèlement et suffisamment instruit comment nous le devons servir. Pour demonstrercela, il traite au premier chapitre comment toute la sagesse laquelle amené l'homme k perfection devant Dieu, est contenue en l'Evangile. Au commencementdu second chapitre, il testifle que tous les thresors de sagesse et intelligence sont cachez en Christ (Col. 2, 3). De là il conclud que les fidèles se doy\'ent bien garder d'estre distraits du trouppeau de Christ par une vaine philosophie, selon les constitutions des hommes. Puis en la fin du chapitre, il passe encores outre, condamnant
tous services de Dieu volontaires, comme il les appelle, c'est-à-dire que les hommes auront controuvez d'eu\-mesmes, ou prins des autres : et en gênerai tous commandeinens inventez des hommes pour servir Dieu. Nous avons donc ce poinct gaj^né, que toutes constitutions, en l'observation desquelles on fait accroire que le service de Dieu est situé, sont meschantes. Touchant des argumens dont il use enl'Epistre aux Galatiens. pour monstrer qu'il n'est pas licite d'assujettir les consciences, lesquelles doyvent estre gouvernées de Dieu seul (Gai. 5,1), chacun les peut entendre en les lisant : principalement je renvoyé les lecteurs au cinquième chapitre.
9. Mais pource que toute ceste matière sera mieux liquidée par exemples, il sera bon devant que procéder outre, d'accommoder ceste doctrine à noslre temps. Nous disons (|ue les constitutions desquelles le Pape avec sa bande charge l'Eglise, sont pernicieuses et meschantes. Les Papistes les maintiennent estressainctcs et utiles. Or il y en a deux espèces : caries unes sont des cérémonies, les autres regardent plus à la discipline. Advisons donc si nous avons juste cause qui nous meine k les reprouver tant les unes que les autres. Certes il y en a plus que je ne voudroye. Premièrement, ceux qui les font ne maintiennent-ils pas haut et clair que le vTay service de Dieu y est comprins? A quelle fin rapportent-ils leurs cérémonies, sinon à ce que Dieu soit servi par icelles ? Et cela ne se fait point seulement par les idiots et commun populaire, mais par l'approbation de ceux qui sont les gouverneurs et prélats. Je ne touche point encore au\ énormes abominations, par lesquelles ils se sont efforcez de renverser toute pieté: mais il est certain qu'ils ne feroyent pas des crimes mortels et irrémissibles, d'estre contrevenu à la moindre tradition de celles qu'ils ont forgées, s'ils n'assujettissoyent le service de Dieu à leurs inventions propres. En quoi donc faillons-nous si nous ne pouvons aujourdhuy porter ce que sainct Paul dit n'estre point tolerable ? assavoir qu'il ne faut point compasser le service de Dieu au plaisir des hommes : principalement quand ils commandent qu'on le serve en rudimens puériles, c'est à dire en choses extérieures (Col. -2, 20) : ce que sainct Paul dit estre répugnant à Christ. Davantage, il est assez notoire comment ils astreignent les consciences à observer d'une rigueur extrême tout ce ([u'ils commandent. Quand nous contredisons à cela, nous avons sainct Paul adjoint avec nous en la mesme cause: lequel ne permet nullement que les consciences des fidèles soyent submises à la servitude des hommes (Gai. o, 1).
10. Davantage il y a encore pis, c'est que depuis qu'on a une fois commencé de constituer la religion en ces vaines traditions, il s'ensuit incontinent après ceste perversité une autre ma-
lédiction exécrable, laquelle Christ reprochoit aux Pharisiens : c'est assavoir que le commandement de Dieu est mesprisé et aneanty, pour garder les préceptes des hommes (Matth. 15, 3). Je ne combattray point de mes paroUes contre nos législateurs qui sont à présent. Je leur donne la victoire, s'ils se peuvent excuser que ceste accusation de Christ ne s'adresse point à eux Mais comment s'en excuseroyent-ils? veu que c'est cent fois plus horrible jteclié en eux, de ne s'estre confessé une fois l'an en l'oreille d'un Prestre que d'avoir menemeschante vie tout au long de l'année ? avoir touché de la chair au bout de la langue au Vendredy, que d'avoir souillé tous ses membres chacun jour par paillardise? avoir mis la main à quelque ouvrage utile et honneste de soy à un jour de feste dédié à quelcun de leurs saincts canonizez à leur poste que d'avoir tout au long de la sepmaine employé tout son corps à meschans actes ? un Prestre estre conjoinct en mariage légitime, que d'estre entaché de mille adultères? de ne s'estre point acquitté d'un vœu de pèlerinage, que de rompre sa foy en toutes promesses? n'avoir point employé son argent aux pompes desordonnées de leurs Eglises, que d'avoir délaissé un povre en une extrême nécessité? avoir passé par devant une idole sans oster son bonnet, que d'avoir contemné tous les hommes du monde ? n'avoir point barbotté à certaines heures longues parolles sans sens que de n'avoir jamais prié en vraye affection. Qu'est-ce anéantir le commandement de Dieu pour ses traditions, si cela ne l'est? c'est assavoir quand froidement et comme par acquit recommandans l'observance descommandemens de Dieu, ils requièrent une entière obéissance des leurs avec un si grand soin, comme si toute la vertu de pieté y estoit située? Quand punissans la transgression de la Loy de Dieu par amendes de legieres satisfactions, ils ne punissent de moindre peine la transgression d'un de leurs décrets que par prison, feu, ou glaive ? Quand estans assez faciles à pardonner aux contempteurs de Dieu, ils poursuy vent leurs contempteurs d'une haine inexorable jusques à la mort ? Et quand ils instruisent tellement ceux lesquels ils tiennent captifs en ignorance, qu'ils aimeroyent mieux voir toute la Loy de Dieu estre renversée, qu'un seul poinct des commandemens de l'eghse, comme ils les appellent ? Premièrement, c'est trc^p desvoyé du droict chemin, que pour choses legieres et (si on s'arrestoit au jugement de Dieu) indifférentes, l'un contemné, condamne et rejette l'autre. Maintenant (comme s'il n'y avoit point assez grand mal en cela) tels elemcns frivoles de ce monde (comme sainct Paul les nomme) (Gai. 4, 9) sont plus estimez que les ordonnances célestes de Dieu. Celuy qui est absoux en adultère, est condamné en son manger. Une femme légitime est défendue à
celuy auquel est permise une paillarde. Voila le fruit de ceste obéissance pleine de prévarication, laquelle se recule autant de Dieu, qu'elle s'encline aux hommes.
11. Il y a encore deux autres vices à reprouver en ces constitutions, lesquels ne sont pas petis. Le premier est, qu'elles nous amusent à des observations pour la plusgrand'part inutiles, et mcsme quelquefois sottes et contre raison. Le second est, que la multitude en est si grande, que les consciences fidèles en sont oppressées : et estans réduite à une espèce de Juifverie, s'arrestent tellement aux ombres, qu'elles ne peuvent venir à Christ. Ce que je les appelle Inutiles et ineptes, je say bien que cela ne sera point croyable a. la prudence charnelle. Car le sens naturel de l'homme y prend si grand plaisir, que quand on les oste il luy semble que toute l'Eglise est defflgurée : mais c'est ce que sainctPaul dit, qu'elles ont apparence de sagesse, à cause qu'il semble que Dieu y soit servy, et qu'elles nous exercent à humilité et à discipline (Col. 2, 23). Par cela il nous donne une admonition très-utile, laquelle doit bien estre imprimée en nostre mémoire. Les constitutions humaines, dit-il, ont oouleur de sagesse pour nous tromper. Si nous demandons quelle, il respond qu'entant qu'elles sont forgées des hommes, l'entendement humain recognoissant Là ce qui est sieji, le reçoit plus volontiers que ce qui seroit autrement treslnin, mais ne s'accorderoit pas si bien à sa fohe et vanité. Il nous respond secondement, .jue c'est d'autant que nous pensons avoir en icelles une bonne instruction à humilité. Il respond finalement, que c'est d'autant qu'elles semblent advis appartenir à refréner les délices de la chair, d'autant qu'elles contiennent quelque forme d'austérité. Mais quand il a tout dit, les accepteil? ou bien use-il de raisons pour descouvrir ceste fausse apparence? Au contraire, pource ([u'il estimoit que ce seul mot estoit suffisant pour les reprouver, que ce sont inventions controuvées des hommes, il ne daigne point les redarguer plus amplement : ou bien, pource qu'il savoit que tous services de Dieu forgez à l'appétit des hommes, sont k rejetter en l'Eglise, et ([u'ils doyvent estre d'autant plus suspects aux fidèles, ((u'ils ont accoustumé de délecter les hommes : pource aussi qu'il savoit qu'il y a telle différence entre la vraye humilité et la fausse imitation d'icelle, qu'il est facile de discerner l'une de l'autre : finalement, pource qu'il savoit que ceste austérité dont il parle, ne doit estre tenue que pour un exercice corporel : il a nommé ces choses pour réfuter les traditions humaines entre les fidèles, combien que de là elles prennent toute leur dignité entre les hommes.
12. En ceste manière aujourdhuy non seulement le commun populaire, mais ceux qui pensent estre bien sages selon le monde, prennent
un merveilleux plaisir à user d'une grande pompe de cérémonies. Touchant des hypocrites et des sottes femmes qui sont bigottes de nature, il leur semble advis qu'il n'y a rien de plus beau ne de meilleur. Mais ceux qui espluchent de plus près, et considèrent mieux à la droite reigle que c'est (pie tout cela vaut, entendent que tout cela n'est que fatras, d'autant (ju'il n'en vient nul profit. Secondement que ce sont abus et tromperies, d'autant que les yeux en sont esblouys pour mener l'homme en tout erreur, .le parle des cérémonies ausqueUes les Romanisques font accroire qu'il y a de grans mystères cachez. Or nous expérimentons que ce n'est que dérision : et n'est point de merveilles que ceux qui les ont mises sus, sont tombez en ceste folie de s'amuser et décevoir les autres en tels badinages frivoles, veu qu'ils ont prins pour leur patron en partie les folles resveries des Payens, en partie les observations de la Loy Mosaïque, lesquelles ne nous appartenoyent non plus que les sacrifices des bestes brutes, et les choses semblables, lesquelles ils ont ensuyvies sans discrétion, comme singes. Certes quand il n'y auroit nul autre argument, si est-ce (jue d'une fripperie tant mal cousue, on n'en sauroit lien attendre qui vaille. Et la chose est toute évidente, qu'il y a la pluspart des cérémonies Papistiques qui n'ont autre usage que de rendre le peuple stupide, plustost que de l'enseigner. Semblablement les hypocrites ont en grande révérence ces canons nouveaux, et les tiennent comme de grande importance : combien qu'ils soyent plus pour renverser la discipline que pour la conserver; car si on les regarde bien de près, on trouvera que ce ne sont que masques sans vérité.
13. Pour venir à l'autre poinct que j'ay mis, qui est-ce qui ne voit qu'il y a eu tant de traditions amassées les unes sur les autres, que la nuiltitude en est creue sans nombre, tellement qu'elle est intolérable à l'Eglise Chrestienne? Car aux cérémonies il y apparoist un vray Judaïsme. Les autres observations sont comme géhennes pour tourmenter cruellement les povrcs consciences. Sainct Augustin se plaignoit de son temps, que desja pour lors tout estoit si plein de présomption en mesprisant les commandemens de Dieu, que celuy qui avoit marché à pied nud durant l'octave de son Baptesme, estoit plus grièvement reprins que celuy qui s'estoit enyvré. Il se plaignoit semblablement que l'Eglise, laquelle Dieu a voulu estre libre, estoit tellement foullée et grevée d'ordonnances et statuts, que la condition des Juifs avoit esté plus aisée '°^ Si ce sainct personnage vivoit aujourdhuy, quelles querimonies feroit-il de la malheureuse servitude où nous sommes ? Car le nombre en est augmenté jusques à dix fois autant qu'il y en avoit adonc. Et on insiste cent fois plus rudement en chacun poinct qu'on ne faisoit. Et de fait il en