LIVRE IV
de choses nouvelles, y ont voulu adjouster chacun son loppin l'un après l'autre : les derniers ont toujours voulu surmonter leurs prédécesseurs. Davantage, pource qu'il y avoit danger que leurs inventions, par lesquelles ils vouloyent acquérir bruit et renommée, ne s'en allassent incontinent à val l'eau, ils ont usé de plus grande rigueur que ne faisoyent point les premiers, pour contreindre le peuple à les observer. Geste folle imitation et perverse, où chacun a voulu eslre aussi vaillant que son compagnon à forger quelque nouveauté, nous a engendré la plus grand'part des cérémonies que noz Papistes du jourdhuy veulent qu'on tienne pour ordonnances Apostoliques. Mais, comme nous avons dit, les histoires nous en rendent suffisant tesmoignage.
19. Afin que nous ne soyons trop longs à en faire un long récit, contentons nous d'un exemple. Les Apostres ont usé d'une grande simplicité en adminish'ant la Cène de nostre Seigneur: les prochains successeurs, pour orner la dignité du mystère, ont adjousté quelques façons de faire, lesquelles n'estoyent point du tout h condamner. Mais depuis sont survenuz d'autres singes, qui ont eu une folle affectation de coudre pièce sur pièce : et ainsi ont composé tant les accoustremens du Prestre que les parements de l'autel, et le badinage et jeu de farce que nous voyons à présenta la Messe, avec tout le reste de bagage. Mais les Papistes ont encores une objection, que de toute ancienneté on a eu cela pour résolu, que ce qu'on tenoit en l'Eglise universelle d'un commun accord, estoit procédé des Apostres, comme sainct Augustin le testifie. .le ne leur bailleray autre solution que de la bouche de sainct Augustin : Toutes les choses, dit-il, qu'on garde en tout le monde, il est à juger qu'elles ont esté ordonnées par les Apostres ou par les Conciles universels, desquels l'authorité est très-utile en l'Eglise : comme ce qu'on célèbre annuellement la mémoire de la passion et résurrection de nostre Seigneur, item, son ascension au ciel, et la Pentecoste : et s'il y a encore quelque chose semblable qui se garde en toute l'Eglise, par tout où eUe a son cstendue au monde '"3. Puis qu'il allègue tant peu d'exemples, n'est-il pas facile de voir qu'il n'a pas voulu authoriser les observations qui estoyent pour lors, sinon celles qui estoyent sobrement instituées et en petit nombre, et lesquelles estoyent utiles pour conserver l'ordre de l'Eglise avec simplicité? Or c'est bien loin de ce que prétendent les Romanisques, qu'il n'y ait si petit fatras de cérémonies entre eux, qui n'ait esté estably par l'authorité des Apostres.
20. Pour cause de brièveté je produiray seulement un exemple. Si quelcun leur demande dont ils ont leur eau bénite : ils respondront incontinent, que c'est des Apostres. Comme si les his-
toires ne racontoyent point que ça esté un Pape qui en a esté le premier inventeur : lequel s'il eust appelle les Apostres à son conseil, n'eust jamais contaminé le Baptesme par ceste ordure, voulant faire un mémorial du Sacrement, qui n'a point esté ordonné sans cause pour estreune fois receu. Combien ([ue ce ne m'est pas chose vraysemblable que l'origine en soit si ancienne que les histoires en font mention. Car sainct Augustin dit qu'aucunes Eglises de son temps reprouvoyent la cérémonie de laver les pieds le jour de la Cène, de peur qu'il ne semblast (jue cela appartinst au Baptesme. En quoy il signifie qu'il n'y avoit lors nulle espèce de lavement laquelle eust quelque similitude avec le Baptesme "*. Quoy qu'il en soit, je n'ay garde de concéder que cela soit jamais procédé de l'esprit des Apostres, d'user d'ablution quotidienne pour réduire en mémoire le Baptesme, qui vaut autant à dire comme le réitérer. Et ne me chaut de ce que sainct Augustin en un autre passage attribue aussi bien aux Apostres d'autres observations. Car puis qu'il ne fait que deviner par conjectures,queljugemcntpourroit-on asseoir là dessus, mesme des choses si grandes? Finalement, encores que j'accorde que les choses qu'il dit soyent descendues du temps des Apostres, si est-ce qu'il y a grande différence entre ordonner quelques exercices dont les fidèles puissent user en liberté ou s'en abstenir, et faire des statuts pour lier estroitement les consciences. Toutesfois quiconque en ait esté l'autheur, puis qu'elles ont esté tirées en si grand abus, nous ne faisons nul deslionneur à iceluy en les abbatant, à cause de la corruption qui y est survenue: d'autant qu'elles n'ont jamais esté instituées h ceste intention qu'elles fussent perpétuelles.
21. L'exemple des Apostres (pi'ils allèguent pour donner autliorité à leur lyrannie, ne fait de rien mieux à propos. Les Apostres, disent-ils, et les Anciens de l'Eglise primitive ont fait une ordonnance outre le mandement de Christ: par laquelle ils defendoyent aux Gentils de ne manger des choses immolées aux idoles, de la chair de beste suffoquée, ne du sang (Act. 15, 20). S'ils ont eu raison de ce faire, pourquoy ne pourroyent leur successeurs les ensuyvre toutes les fois que mestier est"? Je voudroye qu'ils b-s ensuyvissent tant en cecy qu'en autres choses. Car je nie que les Apostres en cela ayent institué ou ordonné rien de nouveau, comme il m'est facile de prouver. Car puis qu'en ce lieulà mesme sainct Pierre afferme que c'est tenter Dieu d'imposer quelque charge sur les disciples : il renverseroit après sa sentence, s'il souffroit que quelque charge leur fust imposée. Or ce seroit certainement une charge, si les Apostres decernoyent par leur authorité, qu'il fust défendu aux Gentils de ne manger des sacrifices des idoles, ne de la chair de beste suffoquée, ne de
CHAPITRK X
sang. Neantinoins il dcinonro tousjours nn scrupule : c'est (lu'il semble adN is (ju'ils l'aj, eut défendu. Mais (juand on regardera de près au sens de leur ordoiinaïu-e, la solution sera facile. Le premier et iiriiu-ipal pninct est, (pi'il faut laisser aux Gentils leur liberté, sans leur taire tasclierie, ne les incpiieter des observations de la Loy. Jusques icy elle nous favorise directement. F/exception (}ui s'ensuit après toucliant les sacritices, la chair estoulîée, et le sang, n'est pas une nouvelle loy faite par les Apostres: mais c'est le commandement éternel de Dieu de garder charité. Et ne diminue en rien la liberté des Gentils : mais seulement les adverlit comment ils se doyvent accninmoder à leurs frères, pour ne les scandaliser en l'usage de leur liberté. Notons donc que cecy est le second poinct: c'est assavoir que la liberté des Gentils ne soit nuisante, ny en scandale à leurs frères. Si (juelcun persiste encore, disant qu'ils ordonnent quelque certaine chose : je respon que seulement ils monstrent, selon qu'il estoit expédient pour le temps, en (juelles choses les Gentils pouvoyent scamlaliser leurs frères, afm qu'ils s'en gardent: toutesfois ils n'adjoustent du leur rien de nouveau à la Loy de Dieu éternelle, laquelle défend le scandale. i± Comme si aujoudhuy es pays où les Eglises ne sont pas encore bien ordonnées, les bons Pasteurs denoncoyent à ceux ([ui sont desja bien instruits, (ju'ils n'ayent a manger chair au Vendredy, ou labourer en jour de teste publiquement, jusques à tant que les débiles eu la foy, par plus certaine doctrine deviennent plus fermes. Car combien que ces choses, la superstition ostée. soyent de soy indifférentes : toutesfois quand elles se commettent avec scandale des frères infirmes, elles ne sont sans péché. Et le temps est aujourdhuy tel, que les fidèles ne sauroyent faire ces choses en présence de leurs frères infirmes, sans navrer grièvement leurs consciences. Qui seroit celuy qui oseroit dire, s'il ne vouloit grandement calomnier, qu'en ceste manière tels bons Pasteurs feroyent une nouvelle loy, vcu qu'il appert qu'ils ne feroyent sinon obvier aux scandales, lesquels sont assez clairement defenduz de Dieu? On en peut autant dire des Apostres, desquels l'intention n'a esté autre que de maintenir la Loy de Dieu, laquelle est d'éviter les scandales ; comme s'ils eussent dit: Le commandement de Dieu est, que vous n'offensiez point voz frères infirmes. Vous ne pouvez manger les choses offertes aux idoles, ne de la chair estouHee. ne du sang, sans les offenser: nous vous commandons donc par la parolle de Dieu, de n'en manger avec scandale. Que telle ait esté l'intention des Apostres, sainct Paul en est tesmoing: lequel accordant à leur ordonnance, escrit ainsi : Touchant des viandes qui sont sacrifiées aux idoles, nous savons bien qu'il n'y a idole au monde qui soit rien. Mais aucuns
en mangent avec ceste conscience, comme sj elles estoyent dédiées aux. idoles, et leur conscience infirme est violée; voyez que ceste vostre lilierté ne tourne en scandale aux imbéciles (1 Cor. 8, 1. 9). (A^uy qui considérera ces choses, ne sera point cy-apres facilement abusé par ces trompeurs, qui veulent faire accroire que les Apostres i)ar ceste ordonnance ont commencé à restreindre la liberté de l'Eglise. Mais encore afin qu'ils ne puissent plus fuir ne caviller que ce (pie je dy ne soit la pure vérité : qu'ils me respondent en (luelle aulhorité ils ont cassé et aneanty ce décret des Apostres. Ils ne peuvent autre chose alléguer, sinon qu'il n'y a plus de danger touchant les scandales et dissentions, aus(}uellcs les Apostres vouloyent remédier. Et ainsi, puis que la cause est ostée, que la loy ne doit plus durer ny avoir sa vigueur. Puis donc que ceste loy a esté faite en considération de charité, selon leur confession mesme, et qu'on ne la transgresse point, sinon en contrevenant à charité: par cela ils confessent que ce n'a point esté une addition nouvelle faite à la Loy de Dieu, faite de la teste des Apostres : mais qu'ils ont purement et simplement accommodé a leuis temps, ce que nostre Seigneur nous commande à tous par sa parolle.
23. Mais ja soit, disent-ils, que les loix Ecclésiastiques soyent cent fois ini(|ues et injustes, si est-ce qu'il y faut obéir, d'autant qu'il n'est pas icy question (jue consentions aux erreurs, mais seulement que nous, (jui sommes subjets, obéissions aux commandemens rigoureux de noz supérieurs, les(}uels il ne nous est pas licite de rejetter. Mais nostre Seigneur par la vérité de sa parolle nous défend tresbien contre ceste cavillation, et nous délivre de servitude, pour nous maintenir en la liberté laquelle il nous a acquise de son sacré sang. Car il n'est pas vray (comme malicieusement il veulent faire accroire) qu'il ne soit icy question sinon de porter quelque dure oppression en nostre corps : mais leur fin est de priver noz consciences de leur liberté : c'est à dire du fruit qu'elles reçoivent par le sang de Christ, et de les tormenter servilement et misérablement. Toutesfois nous laisserons ce poinct, comme s'il estoit de petite importance. Mais pensons-nous que ce soit chose de petite conse(iuence, de ravir à Dieu son royaume, lequel il se veut sur toutes choses estre conservé ? Or il luy est ravi toutes fois et quantes qu'il est servi par loix d'inventions humâmes : veu qu'il veut estre le seul Législateur de son honneur et service. Et afin qu'aucun ne pense que ce soit chose de legiere importance, qu'il escoute combien nostre Seigneur l'estime : Pourtant, dit-il, (jue ce peuple-cy m'a servi selon les mandemons et doctrines des hommes : voicy, je le feray esmerveiller par un miracle grand et merveilleux: car la sapience périra des sages, et feu-