‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 560 sur 703 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la jurisdiction de l'Eglise, et de l'abus qui s'y commet en la Papauté.

1. S'ensuit la troisième partie do la puissance et authorité de l'Eglise, voire qui est bien la principale en un estât bien reiglé : c'est de la jurisdiction, laquelle totalement se rapporte à la discipline, dont il nous conviendra tantost traiter. Car comme nulle ville ne village ne peut estre sans gouverneur et sans police, ainsi l'Eglise de Dieu,commej'ay desja dit ailleurs, a mestier d'une certaine police spirituelle, laquelle neantmoins est toute différente de la police terrienne : et tant s'en faut qu'elle l'empcsche ou amoindrisse, que plustost elle aide à la conserver et avancer. Pourtant ceste puissance de jurisdiction ne sera en somme autre chose, qu'un ordre institué pour conserver la police spirituelle. Et pour ceste fin ont esté anciennement ordonnées parles Eglises certaines compagnies de gouverneurs, lesquelles eussent le regard sur les mœurs, corrigeassent les vices, et usassent d'excommunication quand mestier seroit. C'est ce qu'entend sainct Paul, quand en l'Epistre aux Corinthiens il nomme les gouvernemens (1 Cor. 12, 28). Item en l'Epistre aux Romains, quand il dit, Celuy qui préside, (lu'il le face avec solicitude (Rom. 12, 8). Car il ne parle point aux Magistrats ou Gouverneurs terriens, veu qu'il n'y en avoil nuls de Chrestiens pour lors : mais à ceux qui estoyent adjoints aux Pasteurs pour le régime spirituel de l'Eglise. Semblablement à Timothée, il met deux espèces de Prestres : les uns qui travaillent en la Parolle, les autres qui ne font point l'office de prédication, et toutesfois sont fidèles à s'acquiter de leur devoir (1 Tim. o, 17). Par ceste seconde espèce il n'y a doute qu'il n'entende ceux qui estoyent députez pour avoir esgard sur les mœurs et corriger les delinquans par excommunication. Or ceste puissance de laquelle nous parlons, dépend toute des clefs, lesquelles Jésus Christ a données à son Eglise, au dix-huitiemc de sainct Matthieu (Matth. 18, 18). Car là il commande qu'on admoneste au nom commun de tous, celuy qui aura mesprisé les admonitions privées de son frère : et s'il persévère en sa contumace, qu'on le bannisse de la compagnie des fidèles. Or telles admonitions et corrections ne se peuvent faire sans cognoissance de cause. Pourtant il est requis qu'fi y ait quelque jugement et quelque ordre. Ainsi donc, si nous ne voulons casser et anéantir

la promesse des clefs, et rejetter tant l'excommunication que les remonstrances, et tout le reste qui s'ensuit, il est nécessaire que nous donnions quelque jurisdiction à l'Eglise. Que les lecteurs observent bien qu'il n'est point là parlé en gênerai de l'authorité de la doctrine qui devoit estre preschée par les Apostres, comme au seizième du sainct Matthieu, et au vingtunième de sainct Jean (Matth. 16, 19; Jean 21, 15): mais que Jésus Christ transfère pour l'advenir à son Eglise le droit et superintendence qui avoit esté jusques alors en la synagogue des Juifs. Car ce peuple-la avoit eu tousjours sa façon de gouverner, de laquelle Jésus (Christ veut qu'on use en la compagnie des siens, moyennant qu'on retienne la pure institution. Or il use de menace estroite contre les contredisans, pource que le jugement de son Eglise, laquelle devoit estre contcmptible et sans nuUe monstre, pouvoit estre autrement mesprisé par gens téméraires et orgueilleux. Et afin que les lecteurs ne se troublent de ce que Jésus Christ parlant de choses diverses, use de mesmes mots, il sera expédient de soudre ce nœud. Il y a donc deux passages qui parlent de lier et deslier. Le premier est au seizième de sainct Matthieu, où nostre Seigneur Jésus, après avoir promis à sainct Pierre de luy donner les clefs du royaume des cieux, adjouste incontinent, Tout ce que tu auras lié en terre, sera lié au ciel : et pareillement, ce que tu auras deslié, sera deslié : par lesquelles paroUes il ne signifie autre chose que ce qu'il dit en sainct Jean, quand il envoyé prescher ses disciples. Car après avoir soufflé sus eux, il leur dit. Les péchez seront remis à ceux ausquels vous les aurez remis : et ceux ausquels vous les aurez retenus, ils seront retenus (Jean 20, 23). J'ameneray une interprétation de ce passage, qui ne sera pas trop subtile, ne contrainte ou forcée, mais simple, vraye et convenable. Ce mandement de remettre et retenir les péchez, et la promesse faite à sainct Pierre de lier et deslier, ne se doyvent rapporter à autre fin qu'au ministère de la ParoUe, lequel nostre Seigneur ordonnant à ses Apostres, pareillement leur commettoit l'office de lier ou deslier. Car quelle est la somme de l'Evangile, sinon que nous tous estans serfs de péché et de mort.

CHAPITR1-: XI

sommes délivrez et alTranchis par la rcilemption qui est en Jésus Christ ? Au eonlraire, ijue ceux qui ne recognoissent et ne reçoyvent (Christ pour leur lilierateur et rédempteur, sont eondamnez a éternelle prison ? Nostre Seigneur baillant à ses Apostres ceste ambassade à porter par toutes les nations de la terre, pour monstrer qu'elle estoit sienne, procédante et (U'iionnée de soy, l'a honnorée de ce noble tesmoignage: et ce pour une singulière consolation, t^mt des Apostres que des auditeurs, ausquels ceste ambassade devoit estre apportée. 11 convenoit certes que les Apostres eussent une grande et ferme asseurance de leur prédication, la(iuelle ils avoyent non seulement à entreprendre et exécuter avec infinis labeurs, solicitudes, travaux et dangers, mais finalement à signer et seeller de leur propre .sang. C'cstoit donc raison qu'ils eussent ceste certitude, (lu'elle n'estoit pas vaine ne frivole : mais pleine de vertu et puissance. Et estoit bien besoin qu'en telles angoisses, difficultez et périls ils fussent asseurez qu'ils faisoyent l'œuvre de Uieu : afin que tout le monde leur contrevenant et résistant, ils cogneusscnt que Dieu estoit pour eux : et que n'ayant point l'autbeur de leur doctrine Christ présent a l'œil en terre, ils entendissent qu'il estoit au ciel pour confermer la vérité d'icelle. D'autrepart, il falloit qu'il fust trescertainement testilié aux auditeurs, qu'icelle doctrine n'estoit pas paroUe des Apostres, mais de Dieu mesme: et que ce n'estoit pas une voix née en terre, mais procédante du ciel. Car ces choses ne peuvent estre en la puissance de l'homme, c'est assavoir la remission des péchez, promesse de vie éternelle, message de salut. Christ donc testifie qu'il n'y avoit en la prédication Evangelique rien des Apostres, sinon le ministère: que c'estoit-il, lequel par leurs bouches, comme par instrumens, parloit et promettoit tout: que la remission des péchez, laquelle ils annonçoyent, estoit vraye promesse de Dieu: la damnation laquelle ils denoncoyent, estoit certain jugement de Dieu. Ur ceste teslification a esté donnée pour tout temps, et demeure encore ferme, pour nous rendre tous certains et asseurez, que la paroUe de l'Evangile, de qui qu'elle soit preschée, est la propre sentence de Dieu, publiée en son siège, escrite au livre de vie, passée, ratifiée et confermée au ciel. Ainsi nous entendons que la puissance des clefs est simplement la prédication de l'Evangile: et mesme n'est pas tant puissance que ministère, si nous avons esgard aux hommes. Car Christ n'a pas donné proprement aux hommes ceste puissance, mais a sa paroUe, de laquelle il a fait les hommes ministres.

2. L'autre passage est escrit en sainct Matthieu, où il est dit, Si aucun de tes frères ne veut escouter l'Eglise, qu'il te soit comme Gentil et profane (Matth. 18, 17 s.). En vérité, en vé-

rité je vous dy, que tout ce que vous aurez lié en terre sera lié au ciel : et ce (|ue vous aurez deslié, sera deslié. Ce lieu n'est pas du tout semblable au premier, mais à (pielque dilTerence : loutest'ois nous ne les faisons pas tellement divers, (ju'ils n'ayent grande aflinité et similitude ensemble. Premièrement, cela est semblable en tous les deux, que l'une sentence et l'autre sont générales, et la puis.sance de lier et deslier est par tout une, c'est assavoir par la paroUe de Dieu : un mesme amendement de lier et deslier, une mesme promesse. Mais en cela ils différent, que le premier spécialement appartient à la prédication, à bKjuelle sont ordonnez les ministres de la ParoUe : 1.-. second s'entend de la discipline des cxcomnmnications, laquelle est permise h l'Eglise. Or l'EgUse Ue celuy qu'elle excomnmnie : non pas qu'elle le jette en ruyne et desespoir perpétuel : mais pourtant qu'elle condamne sa vie et ses mœurs, et desja l'advertist de sa danmation, s'il ne retourne en la voye. Elle deslié celuy qu'elle reçoit en .sa communion, d'autant qu'elle le fait comme participant de l'unité qu'elle a en Jésus Christ. Afin donc que nul ne contemne le jugement de l'Eglise, et estime chose légère d'eslre condanuié par la sentence des fidèles, nostre Seigneur testifie que tel jugement n'est autre chose que la publication de sa sentence, et que tout ce qu'ils auront fait en terre, sera ratifié au ciel. Car ils ont la paroUe de Dieu, par laqueUe Us condamnent les mauvais et pervers: et ils ont la mesme paroUe, pour recevoir en grâce ceux qui retournent a amendement : et ne peuvent faiUir ne iliscorder du jugement de Dieu, puis qu'ils ne jugent que par sa Loy : laquelle n'est pas opinion incertaine ou terrienne, mais sa saincte volonté et oracle céleste. De ces deux passages, ces furieux selon leur frénésie, sans quelque discrétion s'efforcent d'approuver maintenant leur confession, maintenant leurs excommunications, maintenant leur juridiction, maintenant la puissance d'imposer loix, maintenant leurs indulgences. Le premier, ils l'allèguent pour establir la primauté du siège Romain. Ainsi ils .savent tant bien approprier leurs clefs à toutes serrures et à tous huis, qu'on diroit qu'ils ont exercé fart de serruriers toute leur vie.

3. Car ce qu'aucuns imaginent que c'a esté un ordre temporel ([ue cestuy-la, pour le temps que les Princes et Seigneurs et gens de justice estoyent encores contraires à la Chrestiente, ils s'abusent, en ce qu'ils ne considèrent point combien U y a de différence, et quelle est la diversité entre la puissance Ecclésiastique et la puissance terrienne. Car l'Eglise n'a point de glaive pour punir les malfaiteurs, ne commandement pour les contraindre, ne prisons, ny amendes, ne les autres punitions dont les Magistrats ont accoustumé d'user. Davantage, eUe n'est point à cela.

Page 1