LIVRE IV
8. Combien que nous n'ayons tout dit ce qui se pouvoit icy amener et (|a'encores ce qu'avons dit ait seulement esté touché en peu de parolles : toutesfois je pense tellement avoir abbattii noz adversaires, que nul n'aura plus ii douter qne la puissance spirituelle, de laquelle le Pape avec tout son règne se gloi'ifie, ne soit une tyrannie profane contre la paroUe de Dieu, et injuste sur son Eglise. Or sous ce nom de puissance spirituelle, je compren tant la hardiesse quils ont entreprinse à semer nouvelles doctrines, pour destourner le povre peuple de la pure simplicité de la paroUe de Dieu, que les traditions iniques dont ils ont enlacé les povres âmes, et toute leur jurisdiction ecclésiastique, qu'ils appellent : laquelle ils exercent par leurs sullVagans, vicaires, pénitenciers, et officiaux. Car si nous soutîrons que Christ règne entre nous, toute ceste domination est quant et quant abbat'.ue et ruinée. Il n'appartient pas à ce présent propos de traiter l'autre espèce de leurs seigneuries, qui gist en possessions et patrimoines, puis qu'elle n'est point exercée sur les consciences. Combien qu'en cela aussi on peut appercevoir qu'ils sont tousjours semblables à eux mesmes : c'est à dire rien moins que Pasteurs de l'Eglise, comme ils veulent estre appeliez. Je ne touche point ici les propres vices des hommes, mais une peste comnume de tout leur estât: veu qu'il ne leur semble point advis (ju'il soit Ijien ordonné, s'il n'est eslevé en richesses et orgueil. Si nous demandons l'authorité de Jésus Christ sur cela, il n'y a doute qu'il n'ait voulu exclurre les ministres de sa parolle de seigneurie terrienne, quand il a dit. Les Rois dominent sur les peuples : mais il n'est pas ainsi de vous (Matth. 20, 25. 2(3 ; Luc 22, 25. 26). Car par ces parolles non seulement il signifie que l'otUce d'un Pastem' est différent de l'office d'un Prince: mais que ce sont choses tant diverses, qu'elles ne peuvent convenir toutes deux à une seule personne. Car ce que Moyse a eu toutes les deux charges ensemble (Ex. 18, 16), cela premièrement s'est lait par miracle, secondement il n'a esté que pour un temps, jusques k ce que les choses fussent mieux establies. Mais depuis que Dieu eut ordonné une forme teUe ([u'il la vouloit, il ne demeura à Moyse que le gouvernement civil. Touchant de la Prestrise, il fallut qu'il la resignast a son frère Aaron : et à bon droit. Car cela passe la faculté de nature, qu'un seul homme puisse soustenir les deux charges. Et a esté ainsi diligemment observé de tout temps en l'Eglise: et n'y a jamais eu nul Evesque, durant qu'il y avoit encores quelque forme apparente d'Eglise, qui se soit advisé d'usm'per la puissance du glaive : tellement que c'estoit un proverbe commun dutempsdesainct Ambroise, que les Empereurs avoyent tousjom's plus ap-
pelé la dignité sacerdotale, que les Prestres n'avoyent affecté rEm[)ire ou seigneurie. Car ceste persuasion estoit enracinée au cœur de tous, que les palais api)artenoyent aux Empereurs, et les Eglises aux Evesques, comme luy mesme le dit un peu après.
9. Mais depuis (lu'on a trouvé ce moyen, que les Evesques retinssent le tiltre, l'honneur et le profit de leur office, sans charge ne sohcitude : afin de ne les point laisser du tout oysifs, la puissance du glaive leur a esté donnée, ou plustost ils l'ont prise d'cux-mesmes. Sous quelle couleur defendront-ils une telle impudence? Premièrement, estoit-ce à faire aux Evesques de s'empescher des justices, d'entreprendre les gouvernemens des villes et pais, et autres charges (jui ne leur appartiennent de rien? veu que la charge de leur office est si grande, que s'ils estoyent continuellement après, à grand'peine s'en pourroyent-ils acquiter. Mais selon leur hardiesse accoustumée, ils n'ont point de honte d'alléguer qu'en ceste manière la gloire de Christ est exaltée comme il appartient : et cependant qu'ils ne sont pas trop distraits de leur vocation. Quant au premier, si c'est un ornement convenable h la dignité Episcopale, que les Evesques avec leur Pape soyent si hauts montez, qu'ils facent mesme peur aux Princes de leur force : il faut qu'ils se plaignent de Jésus Christ, par le(iuel leur honneur a esté grandement blessé, si ainsi est. Car suyvant leur opinion, quel plus grand outrage leur pouvoit-il faire, qu'en disant. Les Uoys et Seigneurs dominent sur leurs peuples : mais il ne sera pas ainsi de vous (Matth. 20, 25; Luc 22,25)? Combien que par ces parolles il n'a point imposé une condition plus dure à ses serviteurs, que luy mesme l'a prinse pour lui. Car voicy ses parolles, Qui est-ce qui m'a constitué Juge entre vous, ou faiseur de partages (Luc 12, 14) ? Par lesquelles nous voyons qu'il proteste qu'il n'est pas en authorité de Juge terrien : ce qu'il ne feroit si c'estoit chose convenable à son office. Les serviteurs ne se laisseront-ils pas réduire à la raison et au poinct auquel le Maistre s'est volontairement submis? Touchant du second, je voudroye qu'il le prouvassent aussi bien par expérience, comme il leur est facile d'en babiller. Mais s'il n'a pas semblé bon aux Apostres, de vaquer à distribuer les aumosnes en délaissant la parolle de Dieu (Act. 6, 2) : par cela ils sont conveincus qu'il n'est pas en un homme seul, de faire l'office d'un bon Prince et d'un bon Evesque ensemble. Car si iceux Apostres, lesquels selon fexcellence des grâces qu'ils avoyent receues de Dieu, estoyent beaucoup plus suffisans pour satisfaire à grandes charges, que nul qui ait esté depuis eux, ont neantmoins confessé qu'ils ne pouvoyent ensemble vaquer à l'administration de la Parolle et des aumosnes, qu'ils
CHAPITRH XI
no défaillissent sous le faix : ronimcnt ceux iey, (jui au i>iix des Apostres ne sont rien, jiourroyentils au centuple surmonter leur dili^^ence? Certes c'estoit une hardiesse trop téméraire d'attenter une telle enlrepriuse : toutesfols il a esté fait. Comment il en est prins, chacun le voit. Et certes l'issue n'en pouvoit estre autre, sinon que tels entrepreneurs, renoncans à leur propre charj:e. fissent le mestier des autres.
10. 11 n'y a doute qu'ils ne soyent parvenus de petit cnmniencement là où nous les voyons, s'avançans par succession de temps, comme pas à pas. Car ils ne pouvoyent pas sauter si haut du piemier coup : mais en partie par fraudes et practitiues couvertes ils se sont eslevez comme à la desrobée, tellement que nul n'appercevoit le larrecin, jusques à ce qu'il fust fait: • n partie selon que l'occasion s'y adonnoit, ils mt arraché des mains des Princes par crainte et par menaces quelque augmentation : en partie aussi voyans les Princes estre prompts et enclins à leur donner, ils ont abusé de leur facilité inconsidérée. Ceste coustume estoit jadis entre les fidèles, que s'ils avoyent quelque dilTerent, pour éviter plaidoyer ils constituoyent leur Evesque arbitre, d'autant qu'ils ne doutoyent point de sa preudhommie : et falloit que les Evesques fussent enveloppez souvent en ces arbitrages, combien qu'il leur desplcust. Mais afin que les parties n'entrassent en contention de procès, ils estoyent contens de soustenir ceste fascherie, comme sainct Augustin le tesmoigne. Les successeurs ont fait de ces arbitrages volontaires, qui estoyent seulement pour retirer les hommes de procès, une jurisdiction ordinaire. Semblablement, pource que les villes €t pays se sentoyent fouliez, et qu'on les molestoit, ils ont prins leurs Evesques pour patrons, afin d'estre en leur sauvegarde et tutelle. Les successeurs par subtil moyen se sont faits de protecteurs, seigneurs et maistres. Davantage, nul ne peut nier (ju'ils n'ayent envahy une grande portion de ce qu'ils ont, par force ou par meschantes brigues. Touchant des Princes qui ont de leur bon gré ottroyé jurisdiction aux Evesques, qu'ils ont esté induits à cela pour diverses raisons. Toutesfois (luelque apparence de dévotion qu'ait eu leur libéralité, si ont-ils mal regardé au profit de l'Eglise, de laquelle ils ont par ce moyen corrompu, ou plulosl aneanty la waye et ancienne intégrité. D'autrepart, les Evesques qui ont abusé à leur profit de ceste sotte facilité des Princes, ont bien monstre en ce seul acte qu'ils n'estoyent nullement Evesiiues. Car s'ils eussent eu une seule estincelle de bon esprit, et tel qu'ont eu les Apostres, ils eussent respondu par la bouche de sainct Paul, Les ar^ mes de nostre gendarmerie ne sont point charnelles, mais spirituelles (2 Cor. 10, 4). Aucontrahre, estans transpoj'tez d'une cupidité aveugle,
ils ont perdu eux et leurs successeurs, et l'Eglise.
11. Finalement, le Pape ne se contentant plus desja des contez ou duchez moyennes, a mis la patte premièrement sur les royaumes, et en la fin mesme sur l'Empire d'Occident. Et afin de s'entretenir (pielque couleur en la po.ssession d'iceluy, huiuelle il a acquise par brigandages, (luelque fois il se glorifie de l'avoir par droit divin, maintenant il prétend la donation de Constantin, niaiiitenant [lar (pielque autre tillre. Premiereniont, je luy respon avec sainct Hernanl, que quelque raison qu'il ait de se nommer Empereur, toutesfois ce n'est point selon le droit Apostolique. Car sainct Pierre ne pouvoit, dit-il, donner ce qu'il n'avoit jioint : mais il a laissé à ses successeurs ce cpi'il avoit, assavoir la solicitude des Eglises'"'. Puis il adjouste, Veu (lue le Seigneur et le Maistre dit, qu'il n'est pas constitué juge entre deux (Luc 12, 14): le serviteur et disciple ne doit point trouver estrange, s'il n'est pas juge de tous. Or il parle en ce lieu-là des jugemens terriens. (]ar il adjouste encore, parlant au Pape, Vostre puissance donc n'est point sur les possessions, mais sur les péchez : d'autant que vous avez receu les clefs du royaume céleste, non point pour estre grand seigneur, mais pour avoir la correction des vices. Laquelle dignité vous semble ailvis plus grande, de remettre les péchez, ou de diviser les possessions ? Il n'y a point de comparaison. Ceste supériorité terrienne a ses juges, qui sont les Rois et Princes de la terre. Pour(iuoy envahissez vous les limites d'autruy? Item, Vous estes faits supe-
' rieurs : mais non point pour dominer, comme je pense. Pourtant quelque réputation que vous ayez de vous, qu'il vous souvienne que vostre estât emporte ministère et service, non point seigneurie. Apprenez qu'il vous faut avoir une beschc pour cultiver la vigne du Seigneur, et non point porter un sceptre. Item, C'est chose claire que toute seigneurie est interdite aux Apostres : comment donc toy, oseras-tu usurper le filtre d'Apostre en seigneuriant : ou seigneurie, estant assis au siège Apostolique ? Finalement il conclud : f.a forme Apostolique est telle, que toute seigneurie leur est interdicte, et leur est enjoint de ministrer et servir '". Comme ainsi soit que tout ce que dit là sainct Bernard, soit une certaine et pure vérité de Dieu, tellement que quand il ne l'auroit point dit, chacun cognoist qu'ainsi est : toutesfois le Pape n'a point eu de honte de décréter en un Concile d'Arles, que la puissance souveraine des deux glaives luy competoit par droit divin.
12. Quant est de la donation de Constantin, dont ils se vantent, ceux qui ont aucunement leu les histoires de ce temp.s-là, savent combien cela est non seulement faux et controuvé, mais aussi sot et ridicule. Mais encore que nous lais-