LIVRE IV
sions là les histoires : sainct Grégoire, qui a esté environ quatre cens ans après, nous en peut estre tesmoin suffisant. Or toutes lois et quantes (ju'il parle de l'Empereur, il l'appelle son gracieux seigneur, et se nomme serviteur indigne d'iceluy"^. Item, en quelque passage il dit, Que vous qui estes nostre Prince et Seigneur, ne soyez point courroucé contre les Evesques, d'autant que vous avez la puissance terrienne sus eux, mais que vous ayez ceste bonne considération, de dominer tellement sus eux, (lu'cà cause d'iceluy duquel ils sont ministres, vous les ayez en révérence ''^ Nous voyons comme il se met au rang du commun peuple, pour estre sujet avec les autres : car là il traite son propre aiïaire. Item, en un autre passage, J'ay confiance en Dieu tout paissant, qu'il vous donnera longue vie, et nous gouvernera selon sa grâce sous vostre main "^ Je n'allègue point ces choses comme voulant deschilïrer au long la question de la donation de Constantin : mais c'est seulement pour monstrer en passant aux lecteurs, combien c'est une fable puérile de vouloir faire le Pape Empereur. Et d'autant plus grande a esté la vilenie du bibliothécaire du Pape, Augustin Steuche, lequel a esté si effronté de se faire advocat d'une cause si désespérée, pour gratifier à son maislre. Laurent Valle avoit (îesja assez refuté ceste fable, comme il estoit aisé a un homme docte et d'esprit aigu, combien qu'il n'eust pas dit tout ce qui pouvoit servir à l'argument, d'autant (lu'il u'estoit pas fort exercé, ny en l'Escriture, ny en ce qui concerne la religion et l'estat de l'Eglise. Voicy Steuchus qui se jette aux champs, et apporte des badinages sans goust ne saveur, pour esblouir les yeux du monde en une chose si claire. Au reste, il demeine si froidement ceste cause, que quelque plaisant qui se voudroit moquer parleroit un mesme langage. IVIais la cause mérite bien que le Pape achette tels procureurs pour la défendre. Et ces vilains qui loent leurs langues à blasphémer, sont dignes d'estre frustrez du gain qu'ils ont prétendu.
13. Au reste, si quelcun désire de savoir de quelle source est procédé cest Empire controuvé : il est à noter qu'il n'y a pas encore cinq cens ans que les Papes estoyent sujets des Empereurs, et jamais Pape n'estoit créé sans l'authorité de l'Empereur. Le changement vint du temps de Grégoire septième : lequel estant desja disposé de soy-mesme à ce faire, print occasion par la folie de l'Empereur Henry quatrième de ce nom. Car ce Henry, avec beaucoup d'autres insolences et actes desordonnez qu'il faisoit, vendoit communément les Eveschez d'Alemagne, ou bien les distribuoit en sa cour comme proye. Pourquoy Hildebrand, c'est à dire le Pape Grégoire, lequel avoit esté piqué de luy, print une couverture honneste et favorable pour s'en
venger. Car d'autant qu'il sembloit advis qu'il avoit bonne cause et licite, de vouloir corriger les sacrilèges de l'Empereur, plusieurs s'adjoignirent à luy pour luy aider. D'autre costé l'Empereur Henry, à cause de son mauvais gouvernement n'estoit guère aimé de la plus grand' partie des Princes. En la fin Hildebrand, qui se nommoit Grégoire, monstre sa malice, comme c'estoit un meschant et lasche vilain. Parquoy, ceux (\m avoyent conspiré avec luy, l'abandonnèrent. Toutesfois si fit-il tant que ses successeurs non seulement peussent s'exempter de subjectioa, mais tenir les Empereurs en leurs liens. Depuis il est advenu que plusieurs Empereurs ont esté plus semblables a Henry qu'à Jules César. Ainsi, il n'a point esté difficile de les domter et matter: veu (ju'ils se reposoyent à leur aise en leur maison, et sans soucy, pendant qu'il eust esté besoing de reprimer vertueusement la convoitise des Papes, laquelle s'augmentoit de jour en jcrur. Nous voyons de quelle couleur est phalerée ceste belle doiuiation de Constantin, par laquelle le Pape fait accroire que l'Empire d'Occident luy est acquis.
14. Depuis ce temps-là les Papes n'ont jamais cessé de chasser tousjours, pour prendre en leurs filets seignem'ies et jurisdictions, et occuper le bien d'autruy, maintenant par fines cauteles, maintenant par desloyauté, maintenant par guerres: mesmes en la fia ils ont réduit en leur subjection la ville de Rome, laquelle estoit tousjours demeurée en sa liberté : et cela fut fait il n'y a encore que cent et trente ans, ou environ. Bref, ils ont tousjours continué à s'augmenter, jusques à ce qu'ils ont monté en la puissance laquelle ils obtiennent aujourdhuy : pour laquelle maintenir et augmenter, ils ont ja par l'espace de deux cens ans (car ils avoyent commencé devant qu'usurper la domination sur la ville) tellement troublé la chrestienté, qu'ils l'ont quasi du tout destruite. Il advint du temps de sainct Grégoire, que les gouverneurs des biens Ecclésiastiques se mirent par force en possession actuelle de quelques lîiens qui appartenoyent à l'Eglise, mettant l'armoirie en signe de vemlication, à la coustume des Princes : sainct Grégoire ayant assemblé un Concile provincial, reprint asprement ceste façon profane. Il demanda aux assistans s'ils ne tenoyent point pour excommunié un homme d'Eglise qui attenteroit de ce faire, ou bien un Evesque qui le commanderoit^ ou qui le soutîriroit sans en faire punition : tous respondirent que c'estoit un acte méritant excommunication»^^ Or maintenant je demande: Si c'est un si grand crime d'avoir vendiqué une possession appartenante de droit à l'Eglise, seulement quand le Clergé s'entremet de ce faire par sa propre authorité, combien faudroit il d'excomnmnications pour suffisanmient punir les Papes, qui desja par l'espace de cinq cens ans