LIVRE IV
(ionc quelque cliose du jusne. Car plusieurs, d'autant qu'ils n'entendent point à quoy il est utile, ne i)ensent pas qu'il soit fort nécessaire : les autres, qui pis est, le rejettent comme du tout superflu. D'autre costé, (piand on n'en cogm\st pas bien l'usage, il est facile de tomber en superstition.
15. Le jusne sainct et droit regarde à trois fins : c'est <à savoir pour doniter la cbair, à ce qu'elle ne s'esgaye pas trop: ou pour nous disposer à prières et oraisons, et autres méditations sainctes : ou pour estre tesmoignage de nostre humilité devant Dieu, quand nous voulons confesser nostre peclié devant luy. La première lin n'a pas souvent lieu au jusne publique, d'autant (|ue tous ne sont i)as d'une mesme complexion n'en semblable disposition de leur santé: cela donc convient plus au jusne particulier. La seconde fm est commune à l'un et a l'autre : Car toute l'Eglise a aussi l»ien mestierde se disposer par jusne à prier Dieu, qu'a un chacun particulier en son endroit. Autant en est-il de la troisième fin. Car quelque fois il adviendra que Dieu frappera tout un peuple par guerre, ou par peste, ou par quelque autre calamité: en ceste verge qui est commune à tous, c'est bien raison que tout le peuple se rende coulpable. Mais si Dieu chastie quelque particulier, cestuy-l;i doit recognoistre sa faute avec sa famille. Il est bien vray que ceste recognoissance gist juincipalement en l'alTection du cœur : mais quand le cœur est touché comme il doit, il ne se peut faire qu'il ne se declaire par tesmoignage extérieur: et principalement quand cela tourne en édification des autres: a fin (jue tous ensemble en confessant leurs péchez, rendent louange à Dieu, et s'exhortent mutuellement par bon exemple.
16. Parquoy le jusne, quand il est signe d'humiliation, convient plus à tout un peuple en public, qu'il ne fait a un homme seul en privé: comliien qu'il soit commun a l'un et a l'autre, comme nous avons dit. Et tant qu'il touche la discipline, de laquelle nous traitons a présent, toutes fois et quantes que nous avons à prier Dieu en commun de quelque chose d'importance, il seroit expédient de remonstrer qu'on jusnast. En ceste sorte quand les fidèles d'Antioche voulurent imposer les mains a Paul et à Barnabas. afin de mieux recommander le ministère d'iceux ci Dieu, ils conjoignirent le jusne avec oraison (Act. 13, 3). En ceste manière aussi Paul et Barnabas, voulans ordonner Ministres par les Eglises, avoyent de coustume de jusner pour mieux prier, comme sainct Luc le recite (Act. 14, ^3). En ceste espèce de jusne ils n'ont regardé autre chose, sinon afin de se mieux disposer, et se rendre plus alaigres à prier. El de fait nous expérimentons (lue (|uand le ventre est plein, l'esprit ne se peut pas si bien eslever à Dieu,
pour estre incité d'une affecfion ardente à prières, et persévérer en icelles. Et faut ainsi prendre ce (pie dit sainct Luc d'Anne la Prophetesse, qu'elle servoit Dieu en jusnes et prières (Luc "2, 37). Car il ne constitue pas le service de Dieu à jusner: mais il dénote que ceste saincte femme s'exerçoit par jusnes à prier continuellement. Tel estoit aussi le jusne de Nehemie, quand il pria Dieu d'un zèle véhément pour la délivrance de son peuple (Xehem. 1, 4). Voila aussi en quel sens sainct Paul dit, (]ue le mary et la femme fidèle font bien, si pour quelque temps ils s'abstiennent de la compagnie du lict pour vaquer plus librement à jusne et oraison (1 Cor. 7, o). Car en conjoignant le jusne à la prière, comme une ayde et renfort, il signifie que de soy il seroit utile : qu'il le faut rapporter ci ceste fin. Davantage, en commandant aux maris et aux femmes de rendre devoir mutuel l'un à l'autre (1 Cor. 7, 3), il appert qu'il ne les sépare point pour faire prières ordinaires, mais (juand il est question de quelque nécessité spéciale.
17. Semblablement, si (|uelque peste, ou famine, ou guerre commence entre nous, ou s'il y a appaience (ju'il doyve advenir quelque calamité sur un peuple ou sur un pays, l'office des Pasteurs est d'exhorter l'Eglise à jusner, pour prier a Dieu avec humilité qu'il destourne son ire: lequel dénonce qu'il s'appreste et s'arme à faire vengeance, quand il nous monstre quelque apparence de danger. Pourtant, comme les malfaiteurs jadis avoyent de coustume de se vestir de noir, nourrir leurs barbes, et user d'autres signes de dueil pour tleschir leurs juges cà miséricorde : aussi quand Dieu nous adjourne devant son siège judicial, il nous est expédient et salutaire de requérir merci avec demonstrances extérieures de nostre tristesse: et cela aussi sert à sa gloire, et à l'édification de chacun. (Jue tel ait esté l'usage du peuple d'Israël, il est aisé de le tirer des parolles du Prophète .loel. Car quand il commande qu'on sonne la trompette, qu'on assemble le peuple, qu'on dénonce le jeune (Joël 2, lo) et tout le reste ([ui s'ensuit, il parle de choses tout accoustumées de son temps. Or un peu auparavant il avoit dit que desja Dieu faisoit le procès du peuple, et que le jour de leur sentence estoit prochain, les citant à respondre. Puis après il les exhorte de courir au sac et à la cendre, à pleurs et à jusnes : c'est à dire il les admonneste de s'abbattre et humilier devant Dieu, mesme par tesnioignages extérieurs. Il est vray que le sac et la cendre convenoyent plus à ce temps-la qu'au nostre : mais quant est d'assembler le peuple, de pleurer, de jusner et faire les choses semblables, il n'y a doute que cela n'appartienne aussi bien à nous, toutes fois et quantes que la condition de nostre estât le requiert. Car puis que c'est un sainct exercice pour les fidèles, tant pour les humilier que pour