LIVRE IV
le Quaresme, et y avoit quelque superstition en cela : d'autant (|ue le commun populaiie |)ensoit faire un i)eau service a Dieu, en (|uaresmant : et les Pasteurs prisoyent caste observation comme si elle se fust faite à l'exemple de Jésus Christ (Mattli. 't, 2). Or il est certain que Jésus Christ n'a point jusné pour donner exemple aux autres, afin qu'on l'ensuyvist: mais voulant commencer la prédication de son Evangile, a voulu approuver par ceste œuvre miraculeuse, que e'estoit une doctrine venue du ciel, et non pas des hommes. C'est merveille comment un abus si lourd a peu tomber en la teste des anciens Docteurs, vou «lue ç'ont esté gens de bon jugement, et qu'il y avoit beaucou]) de raisons aacontraire à ce qu'ils ne s'abusassent point ainsi. Car Jésus Christ n'a point jusné plusieurs fois, comme il falloit qu'il le flst s'il eust voulu constituer une loy de jusne annuel: mais une fois tant seulement, quand il s'est voulu mettre à prescher. Secondement, il n'a pas jusné en façon humaine, comme il convenoit de faire, s'il eust voulu induire les hommes à son exemple : mais plustost par cest acte il a voulu se rendre admirable à tout le monde, que d'exhorter les autres à faire le semblable. Finalement il n'y a autre raison de ce jusne, que de celuy de Moyse, quand il receut la Loy de la main de Dieu. Car comme Moyse avoit miraculeusement jusné quarante jours et quarante nuicts (Ex. ^'i, 18; :î4, 28), afin que par ce moyen l'authorité de la Loy fust confermée : e'estoit bien raison rpi'il y eust un mesme miracle fait en Jésus Christ, à ce qu'il ne semblast advis que l'Evangile fust moindre que la Loy. Or est-il ainsi que jamais nul ne s'est advisé d'introduire au peuple d'Israël une telle forme de jusne, sous couleur de l'imitation de Moyse : et nul des Prophètes ne des fidèles ne l'a ensuyvi en cest endroit : combien que tous eussent assez de zèle et de courage à s'exercer en toutes bonnes choses. Car ce que nous lisons d'Elie, qu'il a aussi passé quarante jours sans boire et sans manger (1 Rois 19, 8), cela ne se faisoit k autre fin, sinon à ce que le peuple recogneust qu'il estoit way Prophète, suscité de Dieu pour maintenir la Loy, de laquelle quasi tout le peuple d'Israël s'estoit destourné. C'a esté donc une fausse imitation et frivole, et pleine de superstition, que les Anciens ont appelle le jusne de Quaresme, Une ordonnance faite à l'exemple de (jhrist. (Combien que la façon de jusner estoit diverse en ce temps-Là, comme le raconte Cassiodore au livre neufieme de son histoire. Les Romains, dit-il, n'avoyent que trois sepmaines pour le Quaresme, mais ils jusnoyent tous les jours excepté le Dimanche et le Samedy. Les Illyrics et les Grecs en avoyent six, les autres sept: mais ils jusnoyent par intervalles. Il y avoit aussi bien différence quant au man-
ger: car les uns ne se nourrissoyent que de pain et d'eau, les autres mangeoyent des herbes, aucuns usoyent de poissons et de volaiUes, les autres ne s'abstenoyent de nulle viande, comme sainct Augustin le tesmoigne en la seconde Epistre à J an uar lus ''''-.
21. Depuis, le temps s'est tousjours empiré: avec la folle dévotion du peuple, il y a eu un autre mal liu costé des Eves({ues, qu'en partie ils ont esté rudes et ignorans, en partie ils ont appelé de dominer et tyranniser sans raison. Sur cela ils ont fait des loix perverses et iniiiues, desquelles on a lié les consciences pour les traîner en enfer. On a défendu de manger chair, comme si c'eust esté une viande pollue, et qui eust contaminé les hommes. Apres on a adjousté des opinions meschantes les unes sur les autres, jusqu'à ce qu'on est venu comme en un profond abysnie d'erreur. Et afin de ne rien laisser que tout ne fust dépravé, on s'est joué de Dieu comme d'un petit enfant. Car quand il a esté question de jusner, il y a eu une table apprestée plus somptueusement que les autres ibis : on a assemblé toutes les friandises et dehces qu'on pouvoit, on a redoublé la quantité des viandes, et a-on usé de variété plus q\ie de coustume : puis on a appelle un tel appareil, Jusne et a-on pensé bien servir à Dieu par ce moyen. Je laisse à dire (]ue ceux qui veulent eslre veus les plus saincts, ne remplissent jamais leur ventre si bien qu'en jusnant. En somme, toute la saincteté du jusne commun est, de s'abstenir seulementde manger chair, et aureste abonder en toutes délices, et gourmauder a plaisir, moyennant que ce ne soit qu'une fois le jour. Combien que la pluspart se dispense de faire collation morselloire, comme ils disent. Au contraire, c'est une impieté extrême , ce leur semble, et un crime digne de mort, de manger un morceau de lard, ou un lopin de chair salée avec du pain bis : voire mesme si un povre homme n'a autre chose, le fait. Sainct Hierome raconte ([ue desja de son temps il y en avoit quehiues uns qui vouloyent contenter Dieu de tels fatras et badinages ^'■^^ : car afin de s'abstenir de manger huile, ils se faisoyent apporter de pays lointains des viandes les plus exquises qu'on pouvoit : mesme afin de faire force à nature, ils ne beuvoyent point d'eau, mais usoyent de je ne say qu'elle liqueurs précieuses et friandes au goust, lesquelles ils humoyent, non point en voirre ou en un gobelet, mais en une coquille. Ce qui estoit pour lors mi vice de peu de gens, règne aujourdhuy communément entre tous les riches : assavoir qu'ils ue jusnent point à autre fin, sinon pour se traiter mieux et plus délicatement que de coustume. Mais je ne veus point user de long propos en une chose tant notoire : seulement je dy ce mot, qu'il ne faut point que les Papistes prennent occasion de s'enor-