CHAPITRE XIII
icelle, on ne renclure pas un seul jour'^-. Jiisques icy j'ay raconté les parolles de sainct Augustin, ausquelles pource qu'il est représenté comme en une peinture quelle estoit la moyncrie du temps passé, je les ay bien voulu produire icy : pource aussi que si j'eusse voulu recueillir ccste somme de divers autheurs, j'eusse esté Iieaucoiip plus lon^c, encore que j'eusse estudie a brie\ été.
10. Or mon intention n'est pas de poursuivre au long cest argument, mais de monstrer en briel' quels ont esté les Moynes en l'Eglise ancienne: et non seulement cela, mais quelle a esté la profession de moynerie : afin que les lecteurs de bon jugement, en laisant comparaison de l'une à l'autre, puissent juger (luelle impudence c'est à d'aucuns d'alléguer l'ancienneté pour maintenir la moynerie telle qu'elle est de présent. Sainct Augustin en descrivant quelle est [h moynerie saincte et bonne, rejette loin d'icelle toute rigueur de commander ou exiger les clioses lesquelles Dieu nous laisse en liberté par sa paroile. Or il n'y a rien qu'on exige aujourdimy plus estroitcment. Car ils tiennent cela quasi pour un crime irrémissible, si (juelcun décline tant petit (pie ce soit de leurs ordonnances, ou en habillement, ou en viandes, ou en autres cérémonies frivoles. Sainct Augustin débat fort et ferme, qu'il n'est pas licite aux Moynes de vivre en oysiveté aux dcspens d'autruy : et dit que de son temps il n'y avoit nul monastère bien policé, où les Moynes ne vesquissent de leur labeur'^^ Ceux de maintenant mettent la principale partie de leur saincteté en oysiveté. Car si on leur oste leur oysiveté, que deviendra la vie contemplative, pour laquelle ils pensent estre excellcns par dessus les autres, et mesmes s'estiment prochains des Anges ? Finalement, sainct Augustin reijuiert une forme de moynerie, qui ne soit sinon comme un exercice et aide, pour entretenir les hommes en la crainte de Dieu et en la vraye Chrestienté. Davantage, quand il dit que la charité est la principale reigle, et quasi seule qu'ils doyvent observer, il ne prise pas une conspiration que feront quel(|ues uns à part pour se lier ensemble, en se séparant du corps de l'Eglise : mais aucontraire, il veut que les Moynes monstrent exemple aux autres de garder unité Chrcstienne entre tous. Or la façon de la moynerie du temps présent est tant loin de ces choses, qu'à grand' peine trouveroit-on rien plus contraire. Car noz Moynes n'estans point contens de la saincteté, à laquelle Jésus Christ veut ([ue tous ses serviteurs appliquent du tout et entièrement leur estude, ils en imaginent une nouvelle, par laquelle ils se font plus parfaits que tous les autres.
11. S'ils me nient cela, je leur demande, Pourquoy est-ce qu'ils appellent leur ordre Estât de
perfection, ostant ce tiltre à toutes les vocations ordonnées de Dieu ? Je n'ignore pas leur solution sophistique: assavoir qu'ils ne l'appellent pas ainsi, d'autant (lu'il contienne en soy perfection, mais pource qu'il est le plus propre pour acipierir perfectidii. Ouand ils veulent en se prisant décevoir le simple peuple, quand ils veulent attirer en leurs rets les povres enfans, ([uand ils veulent recommander leurs privilèges, quand ils veulent magnifier leur dignité en mesprisant les autres, ils se vantent d'estre en estiU de perfection. Quand on les presse de près, en sorte (}u'ils ne peuvent maintenir une telle arrogance, ils recourent à ce subterfuge, disans (ju'ils ne sont point encore parvenuz à perfection, mais (}u"ils sont en un estai pour y aspirer par dessus les autres. Cependant ils s'entretiennent en ceste réputation vers le peuple, que leur vie est angeli(iue, parfaite et nette de tous vices : et par ce moyen ils attirent la farine au moulin, et vendent lem* saincteté bien chèrement: cependant ceste glose est cachée, et comme ensevelie en peu de livres. Qui est-ce qui ne voit qu'ils se moquent de Dieu et du mon;lc, en ce faisant? Toutesfois prenons le cas qu'ils attribuent seulement cela à leur estât, qu'il est pour aspirer à perfection. Si est-ce encore qu'en luy attribuant un tel honneur, ils le distinguent comme par une marque spéciale d'entre toutes les autres façons de vivre. Et qui est-ce qui pourra porter cela, qu'un tel honneur soit donné à un estât qui ne fut jamais approuvé de Dieu par une seule syllabe : et que les sainctes vocations de Dieu lesquelles non seulement il a commandées de sa bouche, mais aussi ornées de tiltres excellens, en soyent privées et excluses comme indignes ? Je vous prie combien grande injure fait-on à Dieu, quand on préfère à tous les estats (pi'il a ordonnez et ajtprouvez par son tesmoignage, un qui soit forgé des hommes, et dont on n'ait nulle approbation?
1:2. Qu'ils reprouvent, s'ils peuvent, cela comme une calomnie : c'est qu'ils ne sont point contens de la reigle que Dieu a donnée aux siens. Or quand je ne le diroye pas, ils s'accusent d'eux mesmes : Car ils enseignent ouvertement, qu'ils se chargent d'un plus pesant fardeau que Jésus Christ n'a imposé à ses disciples, entant qu'ils promettent de garder les conseils Evangeliques, aus(iuels les Chrcstiens ne sont point communément astreints. Or ils appellent Conseils, quand Jésus Christ dit que nous aymions noz ennemis, ([ue nous n'appelions point vengeance, que nous ne jurions point (Matth. o, 34—44), etc. Mais quelle ancienneté nous allegueront-ils en ce poinct ? car cela ne vint jamais en pensée à nul des Anciens. Tous ensemble protestent d'un commun consentement, que Jésus Christ n'a jamais dit un seul mot auquel nous ne soyons tenus d'obtempérer : mesme