LIVRE IV
mez, qu'ils sont cachez en la multitude infinie des mauvais. Davantage, non seulement ils sont mesprisez, mais injuriez et molestez, voire mesme cruellement traitez: d'autant que c'est une conspiration entre eux de ne souiïrir point un homme de hien en leur compagnie.
Ifl. Je pense avoir fait par ceste comparaison de la Moynerie ancienne et de celle du temps présent, ce que je pretendoye : c'est qu'il apparoisse que c'est faussement que nos capiiars allèguent l'exemple de l'Eglise primitive, pour couverture et défense de leur estât: veu qu'il n'y a point moins de dilTerence entre eux et les Moynes anciens, qu'entre les hommes et les singes. Cependant, je ne nie pas que mesme en ceste description que fait sainct Augustin, il n'y ait quelque chose qui me desplaise. .l'accorde hien que les Moynes n'estoyent pas superstitieux en ceste austérité externe qu'ils tenoyent: mais je dy qu'en cela il y avoit une aU'ectation folle, et une folle cupidité d'ensuyvre les uns les autres. Il semhle advis une helle chose de quitter tous ses hiens, pour estre à délivre de toute solicitude terrienne: mais Dieu estime plus, qu'un homme estant pur de toute avarice, ambition et autres concupiscences charnelles, ait le suin de hien et sainctement gouverner sa famille, ayant ce but et ce propos de servir à Dieu en une vocation juste et approuvée. C'est une chose de belle apparence, qu'un homme se retire des compagnies communes pour philosopher en son secret : mais cela ne convient point à la dilection Chrestienne, qu'un homme, comme par haine du genre humain, s'enfuye en un désert pour là demeurer solitaire, en s'abstenant des choses que nostre Seigneur requiert principalement de nous tous : c'est à dire, d'aider l'un a l'autre. Encore que nous concédions qu'il n'y ait eu autre mal en telle profession de vivre, cestuy-là sans autre a esté assez grand, qu'elle a introduit un exemple en l'Eglise dangereux et nuisible.
i7. Voyons maintenant quels sont les vœuz par lesquels les Moynes de nostre temps entrent en leur estât. Premièrement, d'autant que leur intention est de forger un nouveau service de Dieu à leur poste, pour luy complaire et acquérir sa grâce : je conclu, suyvant ce qui a esté dit, que tout ce qu'ils vouent n'est qu'abomination devant Dieu. Secondement, puis (ju'ils controuvent une façon de vivre, sans avoir aucun esgard a la vocation de Dieu, et sans en chercher aucune approbation de luy, je dy que c'est une hardiesse téméraire, et par ce moyen illicite, d'autant que leur conscience n'a sur quoy s'appuyer devant Dieu : et tout ce qui est sans foy, est péché (Rom. li, 23). Tiercement, veu qu'ils s'astreignent à plusieurs façons de faire perverses et meschantes, comme sont les idolâtries qui se commettent en tous les convens, je dy
que par cela ils ne se consacrent point cà Dieu, mais au diable. Car puis fiue le Prophète reprend les Israélites d'avoir immolé leurs enfans aux diables, non pas à Dieu (Deut. 32, i7; Ps. 106, 37), seulement pour ceste raison qu'ils avoyent corrompu le vray service de Dieu par cérémonies vicieuses, pourquoy ne me sera-il licite d'en dire autant des Moynes, lesquels en vestant leur froc s'enveloppent en mille superstitions? Mais encore quel est le contenu des vœuz? Ils promettent à Dieu de garder virginité perpétuelle, comme s'ils avoyent ja eu paction avec luy qu'il les doive exempter de la nécessité de se marier. Et ne faut pas qu'ils répliquent qu'ils ne font ce vœu sinon qu'en se confiant de la grâce de Dieu. Car puis que luy mesme prononce que cela n'est point donné à tous (Matth. 19, 11), ce n'est point à nous à faire de concevoir qu'il nous fera ce don. Que ceux qui l'ont en usent. S'ils se sentent molestez des aiguillons de leur chair, qu'ils recourent à l'aide de celuy par la vertu seule duquel ils peuvent résister. S'ils ne profitent de rien en ce faisant, qu'ils ne rejettent point le remède qui leur est offert. Car tous ceux à qui la faculté de se contenir est déniée, sont clairement appeUez de Dieu au mariage. J'appelle Continence, non pas quand le corps seulement est gardé pur et net de paillardise, mais quand l'ame se maintient en chasteté impollue. Car sainct Paul ne défend pas seulement l'impudicité externe, mais aussi la bruslure intérieure du cœur (1 Cor. 7, 9). Cela, disent-ils, a esté de tout temps en usage, que ceux qui se vouloyent du tout dédier cà Dieu, se sont astreints par vœu à garder continence. Je confesse certes que ceste coustume est fort ancienne: mais je n'accorde pas que les Anciens mesmes ayent esté si purs de tout vice, qu'il faille recevoir et tenir pour reigle tout ce qu'ils ont fait. Davantage, ceste rigueur tant extrême, de ne permettre nullement à ceux qui ont voué, de s'en repentir, est venue petit à petit par succession de temps : ce qui appert par sainct Cyprien, lequel dit ainsi : Si les vierges se sont dédiées d'un bon cœur à Christ, qu'elles persévèrent en chasteté sans feintise: estans ainsi fortes et constantes, qu'elles attendent le loyer de leur virginité. Si elles ne veulent, ou ne peuvent persévérer, il vaut mieux qu'elles se marient, que d'estre précipitées au feu par leurs délices '". Si quelcun vouloit ainsi modérer le vœu de virginité, quelles vilainies luy diroit-on? ne seroit-il point deschiré par pièces? Parquoy la façon de nostre temps est bien loin de la coustume ancienne : veu que non seulement le Pape et toute sa séquelle n'admettent nulle modération ne relasche, si quelcun se trouve n'avoir point la faculté d'accomplir son vœu: mais n'ont point de honte de prononcer que celuy qui se marie pour remédier à l'intempérance de sa