‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 594 sur 703 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

esté donnez en vain, et qu'en anéantissant la vertu par noslre fausse interprétation, nous faisons périr le fruict (jui nous en devoit venir: l'autre est, (piand n'eslevant point nos entendemens plus haut qu'au signe visible, nous leur donnons la gloire des grâces lesquelles nous sont conférées de Jésus Christ seulement : voire par son Esprit, lequel nous fait participans de luy : voire avec l'ayde des signes externes : lesquels, s'ils nous convient à Jésus Christ, quand on les tire ailleurs, toute leur utilité est mise bas.

17. Pourtant retenons ceste conclusion, que les Sacremens n'ont autre office que la parolle de Dieu : c'est de nous offrir et présenter Jésus Christ : et en luy les thresors de sa grâce céleste. Et ne servent ou profitent de rien sinon à ceux desquels ils sont prins et receuz par foy : tout ainsi que du vin, ou de l'huile, ou quelque autre liqueur s'espanchera à terre quand on la jettera sur un vaisseau, sinon que la bouche soit ouverte : et le vaisseau estant mouillé dehors, demeurera sec et vuyde dedans. En outre, il nous faut donner de garde que nous ne tombions en un autre erreur prochain, en lisant ce que les Anciens, pour amplifier la dignité des Sacremens, en ont honnorablement parlé : tellement que nous pensions quelque vertu secrette y estre annexée et attachée jusques là, qu'en iceuxles grâces du sainct Esprit soyent distribuées et administrées, comme le vin est donné en une couppe ou tasse : où seulement tout leur office est de nous tesmoigner et confermer la benevolence et faveur de Dieu envers nous, et ne profitent à rien plus outre si le sainct Esprit ne vient, qui ouvre noz entendemens et noz cœurs, et nous rende capables de ce tesmoignage. En quoy aussi clairement apparoissent diverses grâces de Dieu, et distinctes. Car les Sacremens, comme nous avons touché cy dessus, nous servent de la part de Dieu d'une mesme chose, que les messagers de bonnes nouvelles de par les hommes : c'est assavoir non pas pour nous conférer le bien, mais seulement nous annoncer et demonstrer les choses qui nous sont données par la libéralité de Dieu: ou bien nous sont arres pour les ratifier. Le sainct Esprit, qui n'est pas à tous indifféremment apporté par les Sacremens, mais lequel Dieu donne peculierement aux siens, est celuy qui apporte les grâces de Dieu avec soy, qui donne lieu en nous aux Sacremens, et les y fait fructifier. Or combien que nous ne nions pas que le Seigneur assiste à son institution par une vertu trespresente de son Esprit, à ce que l'administration des Sacremens qu'il a ordonnée, ne soit vaine et infructueuse : toutesfois nous enseignons que la grâce intérieure de l'Esprit, comme elle est distincte du ministère extérieur, aussi doit estre considérée

séparément d'iceluy. Dieu donc accomplit ce qu'il promet es figures, et les signes ne sont pas sans leur elïect, pour monstrer entant que besoing est, que l'autheur d'iceux est véritable et fidelle : seulement il est question de savoir si Dieu besoigne par sa vertu propre et intrinsèque, comme on dit, ou s'il resigne son office aux signes externes. Or j'ay cecy pour résolu, que quelques instrumens qu'il appUque à son usage, ce n'est point pour deroguer en façon qui soit à sa vertu souveraine. Quand telle doctrine est baillée des Sacremens, leur dignité est suffisamment esciaircie, et l'usage demonstré, et l'utilité recommandée. Cependant il y a une bonne modération gardée en tout et par tout, de ne leur point déférer plus qu'il ne faut, et ne leur rien oster de ce qu'il leur convient. Cependant, ceste fausse imagination estabbatue, d'enfermer dedans les Sacremens la verti: de nous justifier, et les grâces du sainct Esprit, comme s'ils en estoyent des vaisseaux, et ce qui a esté omis par les autres, est clairement exprimé: assavoir qu'ils sont instrumens par lesquels Dieu besoigne selon qu'il luy plaist. Il nous convient aussi noter, que c'est Dieu qui accompht au dedans ce que le ministre figure et testifie par l'acte extérieur : afin que nous ne tirions point à un homme mortel ce que Dieu se reserve. Et de cela sainct Augustin nous advertit prudemment: Comment, dit-il. Dieu et Moyse sanctifient-ils tous deux ? Or Moyse ne sanctifie point au lieu de Dieu, mais seulement en signes visibles selon son ministère : mais Dieu sanctifie de grâce invisible par son Esprit. En quoy aussi gist toute la vertu des Sacremens visibles. Car dequoy profiteroyent-ils, si ce n'estoit ceste sanctification invisible ^^^ ?

18. Le nom de Sacrement, comme nous en avons parlé jusques icy, comprend généralement tous les signes que Dieu a jamais assignez et donnez aux hommes, afin de les acertener et asseurer de la vérité de ses promesses. Et aucunesfois il les a voulu estre en choses naturelles, aucunesfois il les a voulu présenter en miracles. De la première forme les exemples sont: comme quand il donna l'arbre de vie à Adam et Eve, pour arre d'immortalité, afin qu'ils se tinssent asseurez de l'avoir, tant qu'il mangeroient du fruict de cest arbre (Gen. 2, 17 et 3, 3). Et quand il proposa l'arc du ciel à Noé pour signe et enseigne a luy et cà sa postérité, qu'il ne perdroit jamais plus la terre par déluge (Gen. 9, 13). Adam et Noé ont eu ces choses pour Sacremens : non pas que l'arbre leur donnast immortalité, laquelle elle ne se pouvoit donner à elle-mesme: ne que l'arc qui n'est seulement qu'une reverberafion des rais du Soleil encontre les nuées, eust la vertu de retenir et arrester les eaux : mais par ce qu'ils avoyent la marque engravée en eux par la parolle de Dieu, pour estre ensei-

Page 1