LIVRE IV
Christ habite en noz cœurs par foy (Ephes. 3, 17) neantmoins personne n'interprétera que ceste habitation est la foy mesme. Mais tous cognoissent qu'il nous a voulu exprimer un singulier bénéfice de la foy, entant que par icelle les fidèles obtiennent que Christ habite en eux. En ceste manière le Seigneur se nommant Pain de vie (Jean 6, 48), non seulement a voulu dénoter que nostre salut est collo(iué en la fiance de sa mort et résurrection, mais que par la vraye communication que nous avons en luy, sa vie est transférée en nous, et est faite nostre : tout ainsi que le pain, quand il est prins en nourriture, donne vigueur au corps.
6. Sainct Augustin, lequel ils amènent pour leur advocat, n'a escrit en autre sens, que nous mangeons le corps de Christ en croyant en luy, que pour dénoter que ceste manducation vient de la foy. Laquelle chose je ne nie pas : mais j'adjoîiste que nous recevons Christ, non pas apparoissant de loing, mais s'unissant avec nous pour estre nostre chef, et nous faire ses membres. Combien que je ne reprouve pas du tout ceste façon de parler: mais je dy que ce n'est pas une interprétation saine et entière, s'il est question de définir que c'est que Manger le corps de Jésus Christ. Car touchant de la forme déparier, sainct Augustin en use souvent. Comme quand il dit au troisième livre de la doctrine Chrestienne, en ceste sentence : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, vous n'aurez point vie en vous (Jean 6, 53), il y a une figure : c'est qu'il nous faut communiquer à la passion du Seigneur Jésus, et avoir ceste cogitation bien imprimée en nostre mémoire, que sa chair a esté crucifiée pour nous "". Item, quand il dit en plusieurs Homélies sur sainct Jean, que les trois mille hommes qui furent convertis par la prédication de sainct Pierre (Act. 2, 41), ont beu le sang de Jésus Christ en croyant en luy, lequel ils avoyent espandu en le persécutant. Mais en plusieurs autres passages il magnifie tant qu'il peut ceste communion que nous avons avec Jésus Christ par foy : assavoir que noz âmes ne sont pas moins repeues par sa chair que noz corps du pain que nous mangeons. Et c'est ce qu'entend Chrysostome en quelque passage, disant que Jésus Christ nous fait estre son corps, non seulement par foy, mais par effect "^. Car il n'entend pas que nous obtenions un tel bien sinon par foy : mais il veut seulement exclurre cela, qu'on n'entende pas que nous communi(iuions par imagination nue. Je laisse à parler de ceux qui tiennent la Cène pour quelque enseigne, par laquelle nous protestions nostre Chrestienté devant les hommes : car il me semble que j'ay assez refuté cest erreur, traitant des Sacremens en gênerai. Pour ceste heure ce mot d'advertissement suffira : c'est, puis que le calice est appelé Alliance au
sang de Jésus Christ (Luc 22, 20), il faut bien qu'il y ait promesse servante à confermer la foy. Dont il s'ensuit qu'on n'use point deuement de la Cène, sinon regardant en Dieu pour s'asseurer de sa bonté.
7. Ceux-là aussi ne satisfont point, lesquels après avoir confessé que nous avons aucune communication au corps de Christ, quand ils la veulent demonstrer, nous font seulement participans de son Esprit, laissans derrière toute la mémoire de la chair et du sang. Comme si ces choses estoyent dites pour néant: que sa chair est viande, son sang est breuvage : que nul n'aura vie sinon celuy qui aura mangé ceste chair et beu ce sang : et autres semblables sentences. Pourtant s'il est notoire que la communication dont il est question, passe outre ce qu'ils en disent, devant que parler de l'excès contraire, je despescheray en bref jusqu'où elle s'estend. Car il, me ftiudra avoir plus longue dispute avec certains docteurs ou resveurs hyperboliques, lesquels en se forgeant selon leur sottise, une façon lourde et exorbitante de manger le corps de Jésus Christ et boire son sang, despouillent Jésus Christ de son corps, et le transfigurent en un fantosme. Si toutesfois il est loisible d'expliquer par paroUes un si grand mystère, lequel je voy bien que je ne puis comprendre en mon esprit. Ce que je confesse volontiers, afm que nul ne mesure la grandeur d'iceluy à mes parolles, qui sont si débiles, qu'elles succombent beaucoup au dessous. Plustost aucontraire j'admonneste les lecteurs de ne contenir point leur sens entre si estroites bornes et limites: mais qu'ils s'efforcent démonter plus haut que je ne les puis conduire. Car moy-mesme, toutes fois et quantes qu'il est question de ceste matière, après avoir tasehé de tout dire,, je voy bien qu'il s'en faut beaucoup que je n'atteinde à l'excellence. Et combien que l'entendement ait plus de vertu à penser et estimer, que la langue à exprimer, neantmoins iceluy mesme est surmonté et accablé par une telle grandeur. Parquoy il ne me reste autre chose en la lin, que de tomber en admiration de ce mystère : auquel a droitement penser, l'entendement ne peut suffire, comme la langue aussi n'est capable de le declairer. Neantmoins je proposeray icy la somme de ma doctrine : laquelle comme je ne doute pas estre véritable, aussi j'espère qu'elle sera approuvée à tous bons cœurs et craignans Dieu.
8. Premièrement, l'Escriture nous enseigne que Christ dés le commencement a esté la ParoUe du Père vivifiante, fontaine et origine de vie, dont toutes choses ont eu la vertu de subsister. Pourtant sainct Jean aucunesfois l'appelle ParoUe de vie (1 Jean 1, 1. 2); aucunesfois dit que la vie a esté tousjours en luy (Jean 1, 4) : voulant signifier qu'il a espandu tousjours sa