LIVRE IV
seelle en la Cène ceste participation de sa chair et de son sang, par laquelle il fait découler sa vie en nous, tout ainsi que s'il entroit en noz os et en noz moelles. Et ne nous y présente pas un signe vuide et frustratoire, mais en y desployant la vertu de son Esprit pour accomplir ce qu'il promet. Et de fait, il l'olTre et baille à tous ceux qui viennent à ce convive spirituel : combien qu'il n'y ait que les seuls fidèles qui en participent, entant que par la vraye foy ils se rendent dignes d'a\oir jouissance d'un tel bénéfice. Pour laquelle raison l'Apostre dit, que le pain que nous rompons, est la communion du corps de Christ : et le calice que nous sanctifions par les paroUes de l'Evangile et par prières, est la communion de son sang (1 Cor. 10, 16). Et ne faut pas que quelcun objecte que c'est une locution figurée, en laquelle le nom de la chose représentée soit attribué au signe. Car s'ils allèguent que c'est une chose notoire, que la fraction du pain n'est que signe extérieur de la substance spirituelle: ja soit que nous leur concédions d'exposer ainsi les paroUes de sainct Paul, toutesfois nous pourrons inférer de ce que le signe nous est baillé, que la substance nous est aussi livrée en sa vérité. Car si quelcun ne vouloit appeller Dieu trompeur, il n'osera pas dire qu'un signe vain et vuide de sa vérité soit proposé par luy. Parquoy si le Seigneur nous représente au vray la participation de son corps sous la fraction du pain, il n'y a nulle doute qu'il ne la baille quant et quant. Et de fait, les fidèles ont du tout à tenir ceste reigle, que toutes fois et quantes qu'ils voyent les signes ordonnez dé Dieu, fis conçoyvent pareillement pour certain la vérité de la chose représentée y estre conjointe, et en ayent seure persuasion. Car à quel propos nostre Seigneur donneroit-il en la main le signe de son corps, si ce n'estoit pour nous rendre certains de la participation d'iceluy? Or s'il est vray que le signe visible nous est baillé pour nous seeller la donation de la chose invisible, il nous faut avoir ceste confiance indubitable, qu'en prenant le signe du corps, nous prenons pareillement le corps.
11. Je dy donc, comme il a tousjours esté receu en l'Eglise, et comme parlent aujourdhuy ceux qui enseignent fidèlement, qu'il y a deux choses en la saincte Cène : assavoir les signes visibles qui nous sont là donnez pour nostre infirmité : et la vérité spirituelle, laquelle nous est figurée par iceux, et pareillement exhibée. Or touchant de ceste vérité, quand je veux monstrer familièrement quelle elle est, je dy qu'il y a trois poincts à considérer aux Sacremens, outre le signe extérieur dont il n'est pas maintenant quesfion : assavoir la signification : après, la matière ou substance : tiercement, la vertu ou l'etîect qui procède de l'un et de l'autre. La Signification est située aux promesses, lesquel-
les sont imprimées au signe. J'appelle La matière ou la substance Jésus Christ avec sa mort et résurrection. Par L'etîect j'enten la rédemption, justice, sanctification, la vie éternelle, et tous les bénéfices que Jésus Christ nous apporte. Or combien que toutes ces choses se reçoivent par foy, toutesfois je n'accepte point ceste cavillation : de dire que nous recevons Jésus Christ seulement par intelligence et pensée, quand il est dit que nous le recevons par foy. Car les promesses le nous offrent, non pas pour le nous faire seulement regarder en nous amusant à une simple contemplation et nue, mais pour nous faire jouir vrayement de sa communion. Et de fait, je ne voy point comment un homme se pourroit confier d'avoir sa rédemption et justice en la croix de Jésus Christ, d'avoir vie en sa mort, sinon qu'il ait premièrement vraye communication avec luy. Car ces biens-là ne viendroyent jamais jusques à nous, si Jésus Christ ne se faisoit premièrement nostre. Je dy donc qu'en la Cène Jésus Christ nous est vrayement donné sous les signes du pain et du vin : voire son corps et son sang, ausquels il a accomply toute justice pour nous acquérir salut. Et que cela se fait premièrement, afin que nous soyons uniz en un corps ; secondement, afin qu'estans faits participans de sa substance, nous sentions aussi sa vertu, en communiquant à tous ses biens.
12. Maintenant il convient parler des meshnges hyperbohques, c'est à dire excessifs, que la superstition a mis sus. Car Satan a icy brassé des illusions avec merveilleuses astuces, pour retirer du ciel les entendemens, et les appesantir icy-bas : leur faisant a croire que Jésus Christ est attaché à l'élément du pain. Premièrement gardons-nous d'imaginer telle présence que les Sophistes l'ont songée : comme si le corps de Christ descendoit sur la table, et estoit là posé en présence locale pour estre touché des mains, masché des dens, et englouty du gosier. Car le Pape Nicolas dicta ceste belle formule à Berengaire, pour l'approuver vray repentant. Or ce sont paroUes si énormes et prodigieuses, que le glosateur du droit canon est contraint de dire que si les lecteurs n'estoyent bien advisez et discrets, ils pourroyent estre induits par icelles en hérésie pire que celle de Berengaire. Le maistre des Sentences, combien qu'il travaille beaucoup d'excuser l'absurdité, toutesfois encline plustost à l'opposite. Car comme nous ne doutons point qu'il n'ait sa mesure comme requiert la nature d'un corps humain, et qu'il ne soit contenu au ciel, auquel il a esté receu jusques à tant qu'il viendra au jugement : aussi nous esfimons que c'est une chose illicite de l'abbaisser entre les elemens corruptibles, ou imaginer qu'il soit par tout présent. Et de fait, cela n'est ja nécessaire pour en avoir la partiel-