CHAPITRE XVII
pation : veu que le Seigneur Jésus nous eslargit ce bénéfice par son Esprit, que nous sommes faits un avec luy de corps, d'esprit et d'ame^". Pourtant le lien de ceste conjonction est le sainct Esprit, par lequel nous sommes uniz ensemble: et est comme canal ou conduit, par lequel tout ce que (Christ est et possède, descend juscpies a nous. Car si nous appercevonsà l'oeil, que le soleil luisant sur la terre envoyé par ses rais aucnnomoiit sasuiislance pour engendrer, nourrir et végéter les fruits d'icelle, pourquoy la lueur et irradiation de l'Esprit de Jésus Christ seroit-elle moindre, pour nous apporter la comnuuiication de sa cliair et de son sang? Pourtant l'Escriturc en parlant de la participation que nous avons avec Christ, réduit toute la vertu d'icelle à son Esprit. Toutesfois un lieu sul'lira pour tous les autres. Sainct Paul au huitième des Romains, dedaire que Christ n'habite autrement en nous que par son Esprit (Rom. 8, 9 ss.). En quoy taisant, neantmoins il ne destruit point ceste communication de son corps et de son sang, dont il est maintenant ([uestion : mais il demonstre l'Esprit estre le seul moyen par le(iuel nous possédons Christ, et l'avons habitant en nous.
13. Les Théologiens scolastiques ayans horreur d'une impieté si barbare parlent un peu plus sobrement, ou en paroUes couvertes : toutesfois ce n'est que pour évader plus subtilement. C'est qu'ils concèdent que Jésus Christ n'est point enclos au pain et au vin localement, ne d'une façon corporelle : mais ils forgent une façon nouvelle, laquelle ils n'entendent point, et tant moins la peuvent-ils expliquer aux autres : toutesfois la somme revient là, qu'ils enseignent de chercher Jésus Christ en l'espèce du pain, qu'ils appellent. Qu'ainsi soit, quand ils disent que la substance du pain est convertie en luy, n'attachent-ils point sa substance à la blancheur, laquelle ils disent seule rester là? Mais ils disent qu'il est tellement contenu en l'espèce du pain qu'il demeure cependant au ciel, et nomment ceste présence, d'Habitude. Mais quelques mots qu'ils inventent pour couvrir leur mensonge et luy donner couleur, si reviennent-ils tousjours à ceste fm, que ce qui estoitpain devient Christ : tellement qu'après la consécration, la substance de Jésus Christ est cachée sous la couleur du pain. Ce qu'ils n'ont point honte de prononcer haut et clair. Car voicy les propres mots de leur Maistre des Sentences, que le corps de Christ estant invisible en soy, est caché et couvert sous l'apparence du pain, après la consécration^'*. Et pourtant selon luy, la figure du pain n'est qu'une masque pour ester le regard du corps.
14. De là est sortie ceste transsubstantiation fantastique, pour laquelle les Papistes combattent aujourdhuy plus asprement que pour tous les autres articles de leur foy. Les premiers in-
venteurs de ceste opinion ne se pouvoyent re soudre, comment le corps de Jésus Christ fust meslé avec la substance du pain, que beaucoup d'absurditez ne leur vinssent incontinent devant les yeux. Ainsi, la nécessité les a contraint de courir à ce misérable refuge : c'est (jue le pain est converty au corps de Jésus ('hrist : non pas qu'à pr()[)rement parler, le pain soit fait corps : mais pource que Jésus Christ, pour se cacher sous la figure du pain, anéantit la substance d'iceluy. Or c'est merveille qu'ils soyent trebuschez en telle ignorance, voire stupidité, que non seulement ils ayent osé contredire à toute l'Escriture saincte, mais aussi à ce qui avoit esté tousjours tenu en l'Eglise ancienne, pour mettre en avant un tel monstre. Je confesse bien qu'aucuns des Anciens ont quelquefois usé du mot de Conversion : non pas pour abolir la substance des signes extérieurs, mais pour enseigner que le pain dédié à ce mystère, est différent du pain commun, et tout autre qu'il n'estoit auparavant. Cependant tous d'un accord ils atîerment que la saincte Cène a deux choses : l'une terrestre, et l'autre céleste. Et ne font point de scrupule en cela, que le pain et le vin sont les signes terrestres. Certes quoy qu'ils babillent, il est tout notoire qu'en cest endroit ils ont les Anciens contraires, lesquels souvent ils osent bien opposer pour authorité à Dieu mesme. Car ceste imagination a esté controuvée depuis peu de temps : pour le moins elle a esté incognue non seulement du temps que la pure doctrine estoit encore en vigueur, mais mesme depuis que ceste pureté a esté infectée de beaucoup de souillures. Quoy qu'il en soit, il n'y a nul des Anciens qui ne confesse ouvertement que le pain et le vin sont signes du corps et du sang de Jésus (christ : combien que quelquefois pour magnifier la dignité du mystère, il leur donnent divers tiltres. Car ce qu'ils disent qu'en consacrant le pain il se fait une conversion secrète, tellement qu'il y a autre chose que du pain et du vin, ce n'est pas, comme j'ay desja monstre, pour signifier que le pain et le vin s'esvanouissent, mais qu'on les doit avoir en autre estime que des viandes communes, qui sont seulement pour paistre le ventre : veu que là nous avons le boire et le manger spirituel pour nous nourrir nos âmes. Nous confessons donques que ce que disent les anciens Docteurs est vray. Mais à ce que ces forgeurs d'opinion nouvelle arguent, que s'il y a conversion, il faut que le pain soit aneanty, et que le corps de Jésus Christ y succède : je respon qu'il est bien vray que le pain est fait autre qu'il n'estoit pas : mais s'ils veulent tirer cela à leur resverie, je leur demande quel changement ils pensent qu'il se face au Baptesme. Car les Anciens recognoissent qu'il s'y fait aussi une conversion admirable, c'est qu'un élément corruptible est fait lavement
spirituel des âmes : et toutesfois nul ne nie que l'eau ne demeure en sa substance. Ils répliquent qu'il n'y a point tel tesmoignage du Baptesme comme de la Cène, YOICV MON CORPS. Mais il n'est point question eucores de ces mots-là : ains seulement du mot de Conversion, lequel n'emporte non plus en un endroit qu'en l'autre. Ainsi, qu'ils se déportent d'amener tels menus fatras, lesquels monstrent combien ils sont despourveus de bonnes raisons. Et de fait, la signification ne pourroit autrement consister, si la vérité qui est là figurée n'avoit son image vive au signe extérieur. Jésus Christ a voulu declairer visiblement que sa chair est viande. S'il ne proposoit qu'une apparence vuide du pain sans aucune substance, où seroit la similitude laquelle nous doit mener des choses visibles au bien invisible qui nous est représenté ? Car si on les veut croire, on ne seroit point conduit plus outre, et ne pourroit-on recueillir autre chose, sinon que nous sommes repeus d'une vaine apparence de la chair de Cbrist. Comme si au Baptesme il n'y avoit qu'une figure d'eau qui trompast noz yeux, ce ne nous seroit pas un certain gage de nostre lavement : qui pis est, par un tel spectacle frustratoire nous aurions occasion de chancelier : bref, la nature des Sacremens est renversée, si le signe terrien ne respond à la chose céleste, pour liien signifier ce qui doit estre là cognu. Et par ainsi la vérité de la Cène seroit mise sous le pied, sans qu'il y eust du vray pain pour représenter le vray corps de Jésus Christ. Je dy derechef, puis que la Cène n'est autre chose qu'une confirmation visible de ce qui est recité au sixième de sainct Jean, assavoir que Jésus Christ est le pain de vie qui est descendu du ciel (Jean 6, 51), qu'fi est du tout requis qu'il y ait du pain matériel et visible, pour figurer celuy qui est spirituel : si nous ne voulons que le moyen que Dieu nous a donné pour supporter nostre foiblesse, périsse sans que nous en ayons aucun profit. Davantage, comment sainct Paul conclurioit-il, que nous qui participons d'un pain, sommes faits tous ensemble un pain et un corps (1 Cor. 10, 17), s'il n'y avoit qu'un ftxntosnie de pain seulement, et non pas la propre vérité et substance ?
lo. Et de fait, jamais n'eussent esté si vilainement abusez des illusions de Satan, s'ils n'eussent desja esté ensorceliez de cest erreur, que le corps de Christ estant enclos sous le pain, se prenoit en la bouche pour estre envoyé au ventre. La cause d'une fantasie si brutale a esté, que ce mot de Consécration leur estoit comme un enchantement ou conjuration d'art magique. Ce principe leur estoit incognu, que le pain n'est point Sacrement, sinon au regard des hommes, ausquels la Parolle est adressée. Comme l'eau du Baptesme n'est point changée en soy : mais quand la promesse y est adjoustée.
efie commence de nous estre ce qu'elle n'estoit pas. Cecy sera encore mieux liquidé par l'exemple d'un Sacrement semblable. L'eau qui decouloit du rocher au désert servoit aux Juifs pour estre signe et mereau d'une mesme chose que nous figurent aujourdhuy le pam et le vin en la Cène : car sainct Paul dit qu'ils ont beu un mesme breuvage spirituel (Ex. 17, 6: 1 Cor. 10, 4). Or cependant elle servoit d'abbreuvoir pour le bestial. Dont il est aisé de recueillir, quand les elemens terrestres sont appliquez à l'usage spirituel de la foy, qu'il ne s'y fait autre conversion, qu'au regard des hommes : d'autant que ce leur sont seaux des promesses de Dieu. Davantage, puis que l'intention de Dieu est, comme j'ay desja souvent réitéré, de nous eslever à soy par moyens qu'il cognoit propres, ceux qui en nous appellant à Christ, veulent ijue nous le cherchions estant invisiblement caché sous le pain, font tout au rebours. De monter à Christ il n'en estoit pas question entre eux : pource qu'il y avoit trop long intervalle. Parquoy ce qui leur estoit abbatu de nature, ils ont tasché de le corriger par un remède plus pernicieux : c'est qu'en demeurant en terre nous n'ayons nul besoin d'approcher des cieux, pour estre conjoints à Jésus Christ. Voila toute la nécessité qui les a contraints à transfigurer le corps de Christ. Du temps de sainct Bernard, combien qu'il y eust desja un langage plus dur et plus lourd, toutesfois la transsubstantiation n'estoit pas encore cognue. Auparavant jamais n'avoit esté que ceste similitude ne fust en la bouche d'un chacun, que le corps et le sang de Jésus Christ sont conjoints en la Cène avec le pain et le vin. Il leur semble qu'ils ont de belles eschappatoires, quant au texte exprès qu'on leur allègue : où notamment les deux parties du Sacrement sont appellées pain et vin. Car ils répliquent que la verge de Moyse estant convertie en serpent (Ex. 4, 3 ; 7, 10), combien qu'elle empruntast le nom de serpent, ne laissoit pas de retenir le sien naturel de verge. Dont ils concluent qu'il n'y a nul inconvénient que le pain, combien qu'fi soit changé en autre substance, pource qu'il apparoit pain aux yeux, en retienne quant et quant le nom. Mais qu'est-ce qu'fis trouvent de semblable ou prochain entre le miracle de Moyse, qui est tout notoire, et leur illusion diabolique, de laquelle il n'y a œil en terre qui puisse estre tesmoin? Les Magiciens faisoyent leur sorcellerie pour persuader au peuple d'Eg^-pte qu'ils estoyent garnis de vertu divine pour changer les créatures. Moyse vient alencontre : et après avoir rabbatu leur fallace. monstre que la puissance invincible de Dieu estoit de son costé, d'autant qu'il fait engloutir toutes les verges des autres par la sienne (Ex. 7, 12). Mais puis que telle conversion s'est faite à veue d'oeil, eUe n'appartient
OHAPITRE XVII
point à la cause présente, comme j'ay dit. Et aussi un petit après, la verj,^e retourna à sa première forme. Outreplus, on ne sait si ceste conversion soudaine fust vrayement en la substance. Il faut aussi noter que Moyse a opposé sa verge à celle des Magiciens, et pour ceste cause luy a laissé son nom naturel : aliu ([u'il ne semblast accorder a ces trompeurs une conversion qui estoit nulle, d'autant (pi'ils avoyent esblouy les yeux des iguorans par leurs enchanlemens. Or cela ne se peut tirer à des sentences toutes diverses, quand il est dit, Le pain que nous rompons est la communication du corps de Christ. Item, (juand vous mangerez de ce pain, il vous souviendra de la mort du Seigneur. Item, Ils communiquoyent à rompre le pain (i Cor. 10, IG: 11, :20; Àct. 2, 42). Tant y a qu'il est bien certain que les Magiciens par leur enchantement ne faisoyent que tromper la veue. Quant est de Moyse, il y a plus grande doute : par la main duquel il n'a point esté plus difficile a Dieu de faire d'une verge un serpent, et derechef d'un serpent une verge, que de vestir les Anges de corps charnels, et puis les en despouiller. S'il y avoit pareille raison en la Cène, ou qui en approchast, ces bonnes gens auroyent quelque couleur en leur solution. Mais puis qu'il n'estpas ainsi, que ce poinctnous demeure arresté, qu'il n'y auroit nulle raison ne fondement pour nous figurer en la Cène que la chair de Jésus Christ est vrayement viande, sinon que la vraye substance du signe extérieur respondist à cela. Or comme un erreur est engendré de l'autre, ils ont si sottement tiré un passage de Jeremie pour approuver leur transsubstantiation, que j'ay honte de le reciter. Le Prophète se plaind qu'on a mis du bois en son pain (Jer. M, 19): signifiant que ses ennemis luy ont cruellement osté le goust de son manger. Comme David par semblable figure se lamente que son pain luy a esté corrompu de fiel, et son boire de vinaigre (Ps. 69, 22). Ces Docteurs subtils exposent par allégorie, que le corps de Jésus Christ a esté pendu au bois. Ils allégueront qu'aucuns des Anciens l'ont ainsi entendu. A quoy je respond que c'est bien assez de pardonner à leur ignorance, et ensevelir leur deshonneur, sans adjouster ceste impudence, de les faire boucliers pour rebouter le sens naturel du Prophète.
i(). Les autres, rpii voyent qu'on ne peut rompre la proportion qui est entre le signe et la chose signifiée, que la vérité du mystère n'aille bas, confessent Iiien que le pain de la Cène est vrayement substantiel, élément terrestre et corruptible, et qu'il ne reçoit aucun changement en soy : mais ils disent que neantmoins le corps de Jésus Christ y est enclos. S'ils disoyent rondement, que quand le pain nous est présenté en la Cène, il y a vraye exhibition du corps, d'autant
que la vérité est inséparable d'avec son signe, je ne contrediroye pas beaucoup : mais d'autant qu'en fermant le corps dans le pain, ils imaginent qu'il est par tout, ce qui est contraire a sa nature ; puis en adjoustant. ([u'il est sous le pain, ils l'enserrent la comme en cachette : il est besoin de descouvrir telles astuces. .Non pas que pour ceste heure je vueille descbilTrer le tout, mais ce rpie j'en diray servira de fondement pour la ilis])ute qui suyvra cy après en son lieu. Ils veulent que le corps de Jésus Christ soit invisible et iniini,pour estre caché sous le pain: d'autantqu'à leur opinion, ils ne le peuvent recevoir, sinon qu'il descende là. Or ils ne cognoissent point la façon de descendre dont nous avons parlé, qui est pour nous eslever au ciel. Vray est qu'ils prétendent beaucoup de Ijelles couleurs: mais après qu'ils ont tout dit, il api)ert qu'ils s'amusent à une présence locale. Et dont vient cela, sinon qu'ils ne peuvent concevoir autre participation du corps de Jésus Christ, sinon qu'ils le tiennent icy bas comme pour le manier a leur appétit'
17. Et afin de maintenir avec opiniastreté l'erreur qu'ils se sont forgé à la volée, ils ne doutent point, au moins aucuns d'entre eux, d'alïermer que le corps de Jésus Christ n'a jamais eu autre mesure que toute l'estendue du ciel et de la terre. Quant a ce qu'il est nay petit enfant, qu'il est grandi, qu'il a esté crucifié et mis au sepulchre: ils disent que cela s'est fait par une forme de dispen.sation, pour accomplir en apparence ce qui estoit requis à nostre salut. Quant à ce qu'il est apparu après sa résurrection, et qu'il est monté au ciel, mesme que depuis il a esté veu de sainct Estienne et de sainct Paul (Act. 1, 3. 9: 7, oo; 9, 3), que cela aussi s'est fait d'une mesme dispensation, à ce qu'il se monstrast cà veu d'œil estre souverain Roy. Et qu'estce là, je vous prie, sinon de rappeler Marcion des enfers? Car nul de doutera que le corj)S de Jésus Christ ne soit fantastique ou fantosme, s'il a esté de ceste condition. Les autres eschappent un petit plus subtilement : c'est que ce corps qui est donné au Sacrement, est glorieux et immortel: et par ainsi qu'il n'y a nul inconvénient qu'il soit en plusieurs lieux, qu'il ne soit en nul lieu, et qu'il n'ait nulle forme. Mais je demande quel corps donnoit Jésus Christ à ses disciples la nuict devant qu'il soutïrist. Les mots qu'il prononce n'expriment-ils pas clairement, que c'estoit le corps mortel qui devoit estre tantosi après livré? Ils répliquent, que de.sja il avoit fait voir sa gloire en la montagne a trois de ses disciples (Matth. 17, 2). Ce que je leur confesse: mais je dy que ce n'estoit que pour leur donner quelque goust de son immortalité, voire et pour un petit de temps. Mais il ne trouveront pas la double corps: il n'y a que celuy mesme lequel est retourné sus l'heure à son naturel accoustu-