CHAPITRE XVII
pris du pain le rompit, et ayant rendu grâces le donna à ses disciples, disant, Prenez, mangez, cecy est mon corps qui est livré, ou rompu pour vous. Du calice, sainct Matthieu et sainct Marc en parlent ainsi : Ce calice est le sang du nouveau Testament, lequel sera espamlu pour plusieurs en remission de leurs péchez. Sainct l'aul et sainct Luc changent un petit : Ce calice est le nouveau testament en mon sang (Matth. 20, 26; Marc l't, 22 ; Luc 22. 17. 19 : 1 Cor. 11, 24. 2:i). Les advocats de la transsubstantiation pensent que ce mot démonstratif, CECY, se rapporte à l'espèce du pain, pource que la consécration ne se lait pas que par toute la déduction des parolles : et il n'y a nulle substance visible, selon eux, qu'on puisse demonstrer. Mais si la révérence des parolles les tient si estroitement bridez, puis que Jésus Christ tesmoigne que ce qu'il baille ji ses disciples est son corps, ils s'eslongnent bien fort de cela, en glosant que ce qui estoit pain devient le corps de Jésus Christ. Je dy derechef, que Jésus Christ atferme que ce qu'il avoit pris entre ses mains pour donner à ses disciples, est son corps. Or il avoit pris du pain. Qui est-ce donc qui ne voit que c'est le mesme pain qu'il monstre ? Et par ainsi il n'y a rien plus desraisonnable, que d'appliquer à une vaine apparence ou fantosme, ce qui est notamment prononcé du pain. Ceux qui exposent le mot d'Estre, par transsubstantier, comme s'il estoit, Cecy est converty en mon corps, usent d'une subtilité encore plus contrainte et forcée. Et pourtant tous les deux n'ont nulle couleur de prétendre qu'ils se veulent tenir et arrester aux paroUes de Jésus Christ. Car cela ne fut jamais accoustumé ny ouy en nulle langue, que ce verbe substantiel, C'EST, fust prins en tel sens, assavoir pour estre converty en autre chose. Quant est de ceux qui confessent que le pain demeure, et neantmoins entendent que c'est le corps de Jésus Christ, ils ont grande contrariété entre eux. Ceux (jui parlent plus modestement, combien qu'ils insistent fort sur la lettre, disans que selon les mots de Jésus Christ, le pain doit estre tenu pour son corps : toutesfois puis après ils amollissent telle rigueur, s'exposans comme s'il estoit dit que le corps de Jésus Christ est avec le pain, au pain, et sous le pain. Nous avons desja touché quelque chose de leur opinion : encore en faudra-il traiter davantage cy après. Maintenant je dispute seulement des parolles de Jésus Christ, desquelles ils se sentent liez, pour ne pouvoir accorder que le pain soit nonuné Corps, pource qu'il en est signe. Or puis qu'ils fuyent toute exposition, comme s'il se falloit précisément tenir aux mots : pourquoy en délaissant ce que dit Jésus Christ, se transportent-ils à des locutions si diverses ? Car ce sont choses bien différentes l'une de l'autre, que le pain soit corps, et que
le corps soit avec le pain. Mais pource (piils voyent qu'il leur estoit impossible de maintenir ceste simple proposition, assavoir (jue le pain fust vrayemcnt corps de Jésus Christ, ils ont essayé d'eschapper par voyes obliques, que le corps est donné sous le pain et avec le pain. Les autres estant plus hardis, n'ont point douté d'affermer qu'a parler proprement, le pain est corps : en (juoy ils se moiistrent estre du tout literaux. Si on leur objecte que le pain est donc Jésus Christ et est Dieu, ils le nieront fort et ferme, pource qu'il n'est point exprimé en ces parolles, Voicy mon corps. Mais ils ne profiteront rien en niant, veu que tous confessent que Jésus Christ nous est offert en la Cène. Or ce seroit un bl:is])heme insupportalile, de dire sans aucune figure, qu'un élément caduque et corruptible soit Jésus Christ. Je leur demande, assavoir si ces deux propositions vallent autant l'une que l'autre : Jésus Christ est Fils de Dieu, et le pain est corps de Jésus (christ. S'ils accordent qu'elles soyent diverses, comme cela leur sera arraché en despit de leurs dens : qu'ils me respondentdont vient telle différence. Jecroy qu'ils ne me la sauront assigner autre, sinon que le pain est nommé Corps à la façon des Sacremens. Dont il s'ensuit (jue les parolles de Jésus Christ ne sont point sujettes à la reigle commune, et ne doyvent pas estre examinées selon la Grammaire. Je demande aussi à ces opiniastres qui ne peuvent soulTrir qu'on expose les parolles de Jésus Christ, quand sainct Luc et sainct Paul disent que le calice est le nouveau Testament au sang (Luc 22, 20; 1 Cor. 11, 2o), si cela ne vaut pas autant que ce qui avoit esté dit au premier membre, que le pain est corps. Certes on doit faire autant de scrupule en une partie qu'en l'autre : et pource que la brièveté est obscure, ce qui est dit plus au long, esclaircit mieux le sens. Par ainsi, quand ils debatront sous ombre d'un mot, que le pain est le corps de Jésus Christ, je leur ameneray l'interprétation de sainct Paul et de sainct Luc, comme une chose declairée plus ;i plein : assavoir que le pain est testament ou ratification que le corps de Jésus Christ nous est donné. Où trouveront-ils meilleure interprétation, ne plus certaine ? Et toutesfois je ne preten pas de diminuer tant peu que ce soit delà participation que j'ay cy dessus confessé que nous avons au corps de Jésus Christ : seulement je veux rabatre ceste folle opiniastreté qu'ils ont, en debatant si furieusement des parolles. J'enten suyvant le tesmoignage de sainct Paul et de sainct Luc, que le pain est le corps de Jésus Christ, pource qu'il en est le Testament ou alliance. S'ils reprouvent cela, ce n'est pas contre moy qu'ils bataillent, mais contre l'Esprit de Dieu. Quoy qu'ils protestent qu'ils ont telle dévotion aux parolles de Jésus Christ, qu'ils n'y oseroyent admettre au-