LIVRE IV
n'est pas licite de le retirer du ciel. Que les lecteurs jugent lesquels parlent plus sainement et droitement : moyennant que ceste calomnie soit mise sous le pied, qu'on arrache Jésus Christ de sa Cène, si on ne l'enclost sous le pain. Car veu que ce mystère est céleste, il n'est pas requis que Jésus Christ soit attiré ci bas pour estre conjoint à nous.
32. Au reste, si quelcun m'interrogue plus outre, comment cela se fait : je n'auray point de honte de confesser que c'est un secret trop haut pour le comprendre en mon esprit, ou pour l'expliquer de parolles. Et pour en dire brièvement ce qui en est, j'en sen plus par expérience, que je n'en puis entendre. Pourtant sans faire plus longue dispute, j'acquiesce à la promesse de Jésus Christ. Il prononce que sa chair est la viande de mon ame, et son sang le breuvage : je luy oftre donc mon ame pour estre repeue de telle nourriture. Il me commande en sa saincte Cène, de prendre, manger et boire son corps et son sang sous les signes du pain et du vin: je ne doute pas qu'il ne me donne ce qu'il me promet, et que je ne le reçoive. Seulement je rejette les absurditez et les folles imaginations contrevenantes cà sa Majesté, ou à la vérité de sa nature humaine, veu qu'elles sont aussi répugnantes a la paroUe de Dieu, laquelle nous enseigne que Jésus Christ estant receu en la gloire du ciel, (Luc 24, 2(3), ne se doit plus chercher icy bas, et attribue a son humanité tout ce qui est propre à l'homme. Or il ne faut pas qu'on s'estonne de ceci, comme de chose incroyable. Car comme tout le règne de Jésus Christ est spirituel, aussi tout ce qu'il fait avec son Eglise, ne se doit point rapporter à l'ordre naturel du monde : et afm de respondre par la bouche de sainct Augustin, ce mystère se traite par les hommes, mais c'est d'une façon divine : il s'administre en terre, mais c'est d'mie façon céleste. Telle est la présence du corps que requiert le Sacrement, laquelle nous y disons estre et apparoistre en si grande vertu et efficace, que non seulement elle apporte à noz âmes une confiance indubitable de la vie éternelle, mais aussi elle nous rend certains et asseurez de l'immortalité de nostre chair, laquelle desja vient à estre vivifiée par la chair de Jésus Christ immortelle, et communique en quelque manière à son immortalité ^*^. Ceux qui par leurs façons de parler excessives se transportent outre cecy, ne font autre chose qu'obscurcir la vérité, laquelle autrement est simple et évidente. S'il y a quelcun qui ne soit pas encore content, qu'il considère un peu avec moy que nous sommes icy maintenant en propos du Sacrement, duquel le tout doit estre rapporté à la foy. Or nous ne repaissons pas moins la foy par ceste participation du corps laquelle nous avons recitée, que ceux qui pensent retirer Jésus
Christ du ciel. Cependant je confesse franchement que je rejette la mixtion qu'ils veulent faire de la chair de Jésus Christ avec noz âmes, comme si elle decouloit par un alambic : pource qu'il nous doit suffire que Jésus Christ inspire vie à noz âmes de la substance de sa chair : mesme que sa chair distille sa vie en nous, combien qu'elle n'y entre pas. Notez aussi que la reigle de la foy, à laquelle sainct Paul commande de compasser toute interi^retation de l'Escriture, fait tresbien pour nous en cest endroit, sans aucune doute. Au contraire, que ceux qui contredisent à une vérité si manifeste, regardent à quelle reigle ou mesure de la foy ils se veulent tenir (Rom. 12, 6). Car celuy n'est point de Dieu, qui ne confesse Jésus Christ estre venu en chair (1 Jean 4, 4). Et telle manière de gens, quoy qu'ils dissimulent, le despouillent de la vérité de sa chair.
33. Autant en faut-il juger de la communication, laquelle ils cuydent estre nulle, sinon qu'ils engloutissent la chair de Jésus Christ sous le pain. Mais on fait une injure trop énorme au sainct Esprit, si on ne croit que c'est par sa vertu incompréhensible que nous communiquons au corps et au sang de Jésus Christ. Mesme si la vertu de ce mystère, telle que nous l'enseignons, et qu'elle a esté privement cognuc en l'Eglise ancienne, eust esté bien considérée selon qu'elle en est digne, depuis quatre cens ans, il y avoit assez de quoy se contenter, et la porte eust esté close à beaucoup d'absurditez énormes et vilaines, dont plusieurs dissensions horribles se sont esmeues, par lesquelles l'Eglise a esté agitée, tant de nostre aage que par ci devant. Le mal est, que gens escervelez veulent avoir une façon de présence lourde, laquelle ne nous est point monstrée en l'Escriture. Qui plus est, ils s'escarmouchent pour maintenir leur resverie qu'ils ont follement et témérairement conceue, et en font aussi grand bruit, comme si toute la religion estoit perie et perdue, quand Jésus Christ ne sera point enclos au pain. C'estoit le principal de cognoistre comment le corps de Jésus Christ, selon qu'il a esté livré en sacrifice pour nous, est fait nostre : et comment nous sommes faits participans de son sang, lequel il a espandu : car c'est le posséder tout entier pour jouir de tous ses biens. Maintenant ces escervelez laissans ces choses qui estoyent de telle importance, mesme les mesprisans et quasi ensevelissans, ne prennent plaisir qu'à s'entortiller en ceste question. Comment le corps de Jésus Christ est caché sous le pain, ou sous l'espèce du pain. C'est faussement qu'ils improperent que tout ce que nous enseignons, de manger le corps de Jésus Christ, est contraire à la manducation vi'aye et reale, qu'on appelle : veu que nous ne sommes que sus la façon, pource qu'ils la font charnelle, enfermant Jésus Christ sous le pain :