CHAPITRE XVII
nous la mettons spirituelle d'autant que la vertu secrète du sainct Esprit est le lien de nostre oonjonction avec nostre Sauveur. Leur autre objection n"e.st non plus vraye : assavoir que nous ne touchons qu'au fruict et à l'efTect que les fidèles reçoivent de la chair de Jésus Christ. Car j'ay desja dit cy dessus, que Jésus Christ luy mesme est la matière ou substance de la Cène, et que de là procède l'elTect, que nous sommes absous de noz péchez par le sacrifice de sa mort, que nous sommes lavez de son sang, et que par sa résurrection nous sommes eslevez en l'espérance de la vie céleste. Mais la sotte imaijination dont leur maistre des Sentences les a abbreuvez, leur a perverty l'entendement. Car voicy qu'il dit mot h mot : Que le Sacrement sans la chose sont les espèces du pain et du vin : le Sacrement et la chose sont la chair et le sang de Christ : la chose sans Sacrement est sa chair mystique. Item un peu après : La chose signifiée et contenue, c'est la propre chair de Jésus Christ : signifiée et non contenue, c'est son corps mystique ^^^ Quant à ce qu'il distingue entre la chair et la vertu qu'elle a de nourrir, je m'accorde avec luy : mais ce (ju'il fantastique, qu'elle est le Sacrement, voire d'autant qu'elle est enclose sous le pain, c'est un erreur insupportable. Et voila dont est venu qu'ils ont faussement interprété le mot de Manducation sacramentale : pensans que les plus meschans, combien qu'ils soyent du tout estranges et esloignez de Jésus Christ, ne laissent pas de manger son corps. Or la chair de Jésus Christ au mystère de la Cène, est chose autant spirituelle que nostre salut éternel. Dont je conclu que tous ceux qui sont vuydes de l'Esprit de Christ, ne peuvent non plus manger sa chair, que boire du vin sans nulle saveur. Certes Jésus Christ est trop vilainement desciré, quand on luy forge un corps mort et sans vigueur, lequel on jette à l'abandon aux incrédules. Et ses parolles répugnent clairement à cela, Quiconque mangera ma chair, et beu\Ta mon sang, demeurera en nioy, et moy en luy (Jean 6, 06). Ils répliquent qu'il n'est point là traitté du manger sacramentiil. Ce que je leur confesse, moyennant qu'ils ne heurtent point tousjours contre un mesme rocher : c'est qu'on peut manger la chair de Jésus Christ .sans aucun fruict. Or je voudroye bien savoir d'eux, combien ils la gardent en l'estomac après l'avoir mangée. Je croy qu'à grand'peine trouveront-ils nulle issue à ceste question. Ils objectent, (jue la vérité des promesses de Dieu ne peut estre amoindrie, et tant moins défaillir par l'ingratitude des hommes. Ce que je confesse : et mesme je dy que la vertu de ce mystère demeure en son entier, quoy que les meschans, entant qu'en eux est, s'efforcent de l'abolir. Mais c'est autre chose que la chair de Jésus Christ nous soit offerte, ou que nous la recevions. Jésus Christ
nous présente à tous ce boire et manger spirituel : les uns s'en repaissent en grand appétit, les autres le desdaignent comme gens desgoustez. Le refus de ceux-ci fera-il «lue la viande et le breuvage perdent leur nature ? Ils diront que ceste similitude fait pour eux : assavoir (|ue la chair de Jésus Clirist, combien qu'elle n'ait ne goust ne saveur envers les incrédules, ne laisse pas d'estre chair. Mais je nie qu'elle se puisse manger sans quelque goust de foy, ou pour pai'ler avec sainct Augustin, je nie (ju'on puisse rien rapporter du Sacrement, sinon ce qu'on en puise par foy, comme par le propre vaisseau. Parquoy rien n'est osté et ne périt au Sacrement : mais sa vérité et efficace luy demeure, combien que les incrédules en y participant s'en retournent vuydes et secs. Si noz adversaires allèguent derechef, que par ce moyen il est derogué à ces parolles, C'est-ci mon corps, si les incrédules n'y reçoyvent que du pain corruptible : la solution est aisée, c'est que Dieu ne veut point estre recognu véritable en ce que les iniques reçoyvent ce qu'il leur donne, mais en la constance de sa bonté, quand il est prest, quelque indignité qu'il y ait en eux, de les faire participans de ce qu'ils rejettent, et mesme qu'il leur offre libéralement. Voyia quelle est l'intégrité des Sacremens, laquelle tout le monde ne peut violer, assavoir que la chair et le sang sont aussi vrayement donnez aux reprouvez, qu'aux esleuz de Dieu et fidèles. Moyennant que nous sachions que comme la pluye tombant sur une pierre dure s'escoule çà et là, n'y trouvant point d'entrée : aussi que leur incrédulité repoulse la grâce de Dieu, à ce qu'elle n'entre point en eux. Mesme il n'y a non plus de couleur que Jésus Christ soit receu sans foy, que si on disoit qu'une semence peut germer au feu. Quant a ce qu'ils demandent, comment Jésus Christ est venu en damnation à plusieurs, sinon qu'ils le receussent indignement : c'est une cavillation trop froide. Car nous ne lisons nulle part que les hommes en recevant Jésus Christ indignement, s'acquièrent perdition : mais plustost en le rejectant. Et ne se peuvent aider de la parabole ou Jésus Christ dit qu'il se levé quelque semence entre les espines, laquelle puis après est suffoquée et corrompue (Matth. 13, 7). ('ar là il traite de quelle valeur est la foy temporelle, laquelle noz adversaires ne pensent point estre requise pour manger la chair de Jésus Christ et boire son sang : veu qu'ils font Judas également compagnon de sainct Pierre en cest endroit. Mesme leur erreur est tresbien refuté en la mesme parabole, quand il est dit qu'une partie de la semence tombe par le chemin, et l'autre sur des pierres, et que toutes les deux ne prennent nulle racine (Matth. 13, 4. o). Dont il s'ensuit que l'incrédulité est un tel obstacle, que Jésus Christ ne parvient point jusqu'à ceux qui n'ont nulle foy.