LIVRE IV
Quiconque désire que nostre salut soit avancé par la saincte Cène, ne trouvera rien plus propre que de guyJer les fidèles à la fontaine de vie, qui est Jésus Christ, pour là puyser de luy. La dignité en est deuemcnt magnifiée, quand nous tenons que c'est une ayde et moyen pour nous incorporer en Jésus Christ, ou bien qu'y estans incorporez nous y soyons tant mieux affermis, jusqu'à ce qu'il nous unisse parfaitement à soy en la vie céleste. Quand ils objectent que si les incrédules ne participoyent au corps et au sang de Jésus Christ, sainct Paul ne les en devoit point faire coulpables (1 Cor. 11, 29) : je respon qu'ils ne sont pas condamnez pour les avoir beu et mangez, mais seulement pour avoir profané le mystère, en foulant aux pieds le gage de la sacrée conjonction que nous avons avec Jésus Christ, lequel meritoit d'estre exalté en toute révérence.
34. Or pource que sainct Augustin a esté le principal d'entre les anciens Docteurs à maintenir cest article, que rien ne decroist aux Sacremens par l'infidélité ou malice des hommes, et que la grâce qu'ils figurent n'en est point tairic, il sera expédient de prouver clairement par ses paroUes, que ceux qui veulent jetter aux chiens le corps de Jésus Christ pour manger, abusent trop lourdement de son tesmoignage. La manducation sacramentale, si on les veut croire, est <iue les incrédules reçoivent le corps et le sang de Jésus Christ, sans la vertu de son Esprit, et sans aucun elTect de sa grâce. Sainct Augustin à l'opposite examinant prudemment ces paroUes, Qui aura mangé ma chair et beu mon sang, ne aiovuTa jamais, met ceste exposition: Voire la vertu du Sacrement, non pas le Sacrement visible tout seul : et mesme que ce soit au dedans, non pas au dehors : et qu'on le mange du cœur, et non pas des dens ^®^ (Jean 6, oO). Dont il conclud que le Sacrement de l'union que nous avons au corps et au sang de Jésus Christ, est proposé en la Cène aux uns à vie, aux autres à damnation (1 Cor. 11, 29): mais la chose signifiée ne peut estre donnée qu'à vie à tous ceux qui en sont participans. Si noz adversaires veulent caviller, que ce mot de Chose signifiée, ne se prend pas pour le corps, mais pour la grâce laquelle n'est pas tousjours conjointe avec, ce subterfuge leur est osté par ces mots de Visible et Invisible. Car en despit qu'ils en ayent, il faudra, selon leur resverie, qu'ils confessent que le corps de Jésus Christ ne peut estre comprins sous ce mot de Visible : dont il s'ensuyt que les incrédules ne communiquent sinon au signe extérieur. Et pour en mieux oster toute difficulté, après avoir dit que ce pain requiert un appétit de l'homme intérieur, il adj ouste que Moyse, et Aaron, et Phinées, et plusieurs autres qui ont mangé la Manne, ont pieu à Dieu. Et pourquoy ? C'est qu'ils prenoyent spirituellement la viande
visible, ils l'appeloyent spirituellement, ils la goustoyent spirituellement, pour en estre spirituellement rassasiez. Car nous aussi avons aujourdhuy receu la viande visible: mais c'est autre chose du Sacrement, autre chose de la vertu d'iceluy. Un petit après. Pourtant celuy qui ne demeure point en Christ, et celuy auquel Christ ne demeure point, ne mange pas sa chair spirituellement, et ne boit pas son sang: combien que charnellement et visiblement ils brisent des dens le signe du corps et du sang '^'^ ^^x. 16, 14, 15). Nous oyons derechef, qu'il oppose le signe visible à la manducation spirituelle. Donc cest erreur est pleinement abbatu, que le corps de Jésus Christ estant invisible, est mangé rcalement et de fait, combien que ce ne soit pas spirituellement. Nous oyons aussi qu'il ne laisse rien aux incrédules et profanes, sinon qu'ils reçoivent le signe vis ible. Et de là vient son dire, qui est assez commun, assavoir que les autres disciples ont mangé le pain, qui estoit Jésus Christ, mais que Judas n'a mangé que le pain de Jésus Christ *®l En quoy il exclud les incrédules de la participation du corps et du sang. Ce qu'il dit ailleurs tend à un mesme but : Pourquoy t'esbahis-tu, si le pain du Seigneur a esté donné à Judas, par lequel il fust asservi au diable, quand tu vois au contraire (2 Cor. 12, 7), que le messager du diable a esté donné à sainct Paul pour le parfaire en Jésus Christ ? Il dit bien en un autre passage, que le pain de la Cène, n'a pas laissé d'estre le corps de Christ à ceux qui le mangeoyent indignement à leur condamnation : et s'ils l'ont mal pris, que ce n'est pas à dire qu'ils n'ayent rien prins: mais il expUque en un autre passage, quelle est son intention ^^*. Car en declairantau long comment les meschans et dissolus, qui font profession de Chrestienté en leur bouche, et la renoncent en leur vie, mangent le corps de Jésus Christ: voire et disputant contre l'opinion d'aucuns, qui pensoyent que non seulement ils receussent le Sacrement, mais aussi le corps : Il ne faut pas, dit-il, estimer que telles gens mangent le corps de Christ : veu qu'ils ne doivent pas estre contez entre les membres de Christ. Car encores que je laisse beaucoup d'autres raisons, ils ne peuvent estre membres de Christ, et membres d'une paillarde. Davantage, le Seigneur en disant. Qui mange ma chair et boit mon sang, il demeure en moy, et moy en luy: monstre que c'est de manger son corps en vérité, et non pas en Sacrement: c'est de demeurer en Christ, afin qu'il demeure en nous. Comme s'il disoit: (^eluy qui ne demeure point en moy, et auquel je ne demeure point, n'estime pas et ne se vante de manger ma chair et boire mon sang '®^ (Jean 6, 34). Que les lecteurs poisent bien ces mots, où il oppose Manger le Sacrement, et Manger en vérité: et il ne leur restera nulle obscureté ne doute. Il con-