‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 643 sur 703 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

beuvez : et eussent obey à ce commandement, par lequel il commande que le Sacrement soit prins et non pas adoré. Parquoy ceux qui le prennent sans adoration, ainsi qu'il a esté commandé du Seigneur, ils sont asseurez qu'ils ne se destournent point du commandement de Dieu. Laquelle asseurance est la meilleure consolation qui nous pourroit advenir, quand nous entreprenons et encommencons (luehiue chose. Ils ont l'exemple des Apostres, les(iucls nous ne lisons point avoir à genoux adoré le Sacrement: mais comme ils estoyent assiz, l'avoir prins et mangé. Ils ont l'usage de l'Eglise Apostolique, laquelle sainct Luc raconte avoir communiqué, non en l'adoration, mais en la fraction du pain (Act. 2, 42). Ils ont la doctrine Apostolique, par laquelle sainct Paul instruit l'Eglise des Corinthiens, après avoir protesté qu'il avoit pris du Seigneur ce qu'il leur enseignoit (1 Cor. H, 23).

36. Toutes ces choses tendent à ce but, que les Chrestiens advisent bien quel dangier c'est que d'extravaguer en noz fantasies outre la paroUe de Dieu quand il est question de choses si hautes et de telle importance. Or ce qui a esté traité jusques a ceste heure, nous doit dehvrer de tout scrupule. Car nous avons monstre que l'homme Chrestien, pour bien recevoir Jésus Christ en la Cène, doit eslever son esprit et son ame au ciel. Et de fait, si l'office du Sacrement est d'aider l'entendement de l'homme, qui autrement est infirme, à ce qu'il se puisse eslever pour parvenir à la hautesse des mystères celestes : ceux qui s'amusent au signe, se fourvoyent du droit chemin de bien chercher Jésus Christ. Qui est-ce donc qui niera que ce ne soit une superstition meschante, que les hommes s'agenouillent devant le pain, pour adorer là Jésus Christ? Il n'y a nulle doute que le Concile de Nice n'ait voulu obvier à un tel inconvénient, défendant aux Chrestiens de s'arrester et ficher leur entendement avec humilité aux signes visibles. Et n'y a point eu autre raison pourquoy on ait institué en l'Eghse ancienne, que le Diacre criast à haute voix et claire au peuple devant la consécration, que chacun eust le cœur en haut. Et mesme l'Escriture, outre ce qu'elle nous expose diligemment l'ascension de nostre Seigneur Jésus, quand eUe fait mention de luy, elle nous exhorte d'eslever nos cœurs en haut (Col. 3, 1), afin de nous retirer de toute cogitation charnelle. Suyvant donc ceste reigle, il le nous falloit plustost adorer spirituellement en la gloire des cieux, qu'inventer ceste si dangereuse forme d'adoration, procédant d'une resverie lourde et plus que charnelle, que nous concevons de Dieu et de Jésus Christ. Parquoy ceux qui ont controuvé l'adoration du Sacrement, ne l'ont pas seulement songé d'eux-mesmes outre l'Escriture, en laquelle il ne s'en peut trouver un seul

mot, ce qui n'eust point esté oublié, si elle eust esté agréable à Dieu : mais aussi pleinement contre l'Escriture ils se sont forgé un dieu nouveau à leur poste, en délaissant le Dieu vivant. Car quelle idolâtrie y a-il au monde, si ceste-là ne l'est, d'adorer les dons au lieu du donateur? En quoy mesme on a doublement failly. Car l'honneur a esté ravy à Dieu, pour le transférer à la créature. Et Dieu aussi a esté deshonnoré en ce qu'on a poilu et profané son don et bénéfice, quand de son sainct Sacrement on a fait une idole exécrable. Nous aucontraire, afin que ne tombions en mesme fosse, fichons entièrement noz aureilles, noz yeux, noz cœurs, noz jiensées, noz langues en la tressacrée doctrine do Dieu. Car elle est l'escole du sainct Esprit tresbon maistre: en laqueUe on profile tellement, qu'il n'est mestier d'y rien adjouster d'ailleurs, et est a ignorer volontiers tout ce qu'en icelle n'est point enseigné.

37. Or comme la superstition après avoir une fois outrepassé les limites n'a nuUe fin, on s'est esgaré encore plus loin. Car on a forgé des façons et cérémonies qui ne convenoyent nullement à l'institution de la Cène, afin seulement d'honnorer le signe comme Dieu. Quand nous remonstrons cela à noz adversaires, ils disent que c'est à Jésus Christ qu'ils font cest honneur. Premièrement, si cela sefaisoiten la Cène, encore diroye-je (jue la vraye adoration ne se doit point adresser au signe, mais à Jésus Christ estant au ciel. Maintenant, puis que hors la Cène ils font leur fatras, quelles couleurs ont-ils, de dire qu'ils honnorent Jésus Christ dedans le pain, veu qu'ils n'ont nulle promesse pour eux? Ils consacrent leur hostie pour la porter en procession, pour la inonstrer en pompe, pour la tenir pendue au ciboire, afin qu'on l'adore et qu'on l'invoque. Je leur demande en quefie vertu ils pensent qu'efie soit consacrée. Ils m'allégueront ceste paroUe, Cecy est mon corps. Je leur repliqueray qu'il est quant et quant dit, Prenez et mangez : et auray bonne raison de ce faire. Car puis f|ue la promesse est conjointe avec le commandement, je dy (ju'elle est tellement enclose sous iceluy, que si on les sépare elle est nulle. Cela s'entendra plus aisément par un exemple semblable. Nostre Seigneur nous a donné un commandement, en disant. Invoque moy:iIa quant et quant adjousté la promesse, en disant, Je t'exauceray (Ps. 50, 13). Si quelcun en invoquant sainct Pierre ou sainct Paul, se glorifioit de ceste promesse, chacun ne diroit-it point qu'il seroit fol et enragé? Or, je vous prie, que font autre chose ceux qui retrenchent ceste promesse de la Cène, où il est dit, Voicy mon corps, d'avec le commandement qui est annexé avec, pour user de façons de faire toutes estranges de l'institution de Christ ? Qu'il nous souvienne donc que ceste promesse est donnée <à ceux qui font

Page 1